Frédéric Sorgue

Posts Tagged ‘texte’

L’épopée azuréenne des loosers – 1 et 2

In L'abri de rien on 27 septembre 2014 at 9:07

1.

Des feux dorent les piscines des pixels d’un art processeur

Effervescence exposée dans le chlore un instant

Suffisant pour que ma flûte se remplisse d’artifices

Ces bulles ces rosaces ces décolletés blancs

Ces sourires publicité des rois secrets qui désirent

Briller comme ce bouquet final

Sur la couverture d’un périodique local

Tu aimes encore ma taulière à quatre roues

Sans suspension le long de la déferlante du goudron

Surbrillante dans la nuit canicule

Berline à la pneumatique rase

Déboule dévale le flux torve à flanc

Et laissant derrière ses embardées

Ce profond pays de vallées annexé par les riches

Nous jette vers le firmament d’en bas

Baie des anges

Regarde-la

Parée de mer et d’aéroport

Resplendissant décor d’un mauvais soap-opéra

Elle s’éteint après ce siècle sans étoile

Avec sa vergogne de vieille maquerelle

Et toi mon pauvre pote tu trimes

Dans ton coma au gin marie-jeanne

A la recherche d’un son qui ne nous dessoulera pas

Lors que demain nous rallierons très tôt l’Italie

Et notre cancer à moindre taxe tu dis

Alors dormir pourquoi

Puisqu’on ne peut rêver plus

Le lourd beat de club bat sur l’onde que tu as choisie

Paralyse une seconde sous la sueur

Quand au virage s’irise l’ultime stratégie du quadra

Rester immobile dans la tourmente des réseaux

Emerveillés par l’utopie d’un silence

Puis ravive notre braise

Danser une dernière fois

Bientôt nous verrons les premières fées tarifées

Signalant de leur strass que nous parvenons enfin sur le littoral

Puisque les putes ici sont des coquillages

Et révèlent la proximité d’un rivage

Que l’on n’aborde jamais à découvert

Tandis que le laser géant d’une boîte à blaireaux sur la plage

Sillonne l’horizon qui décroit avec notre avancée

A la recherche du dieu made in China

Bon à revendre

2

A l’entrée de la discothèque en vogue, la physio-cerbère

Fait la fine bouche de son bec ornithorynque

L’ondoyante vipère dans son fourreau de peau tannée

Aiguise sur la pierre de nos masques son regard sabre

Sonde transperce tranche

Pointe ce destin de son dard french manucure

Aucun mot n’articule les lèvres murailles

Et sur ce fil de baraka qui les relie à la corne fluo

L’élu et sa bande avancent toisent doublent

Les loosers que l’œil aux millions de cils n’a jamais regardés

Trop vieux trop puceau

Trop foncedé trop chemo

Verlan que la couguar emprunte pour lifter sa béance

Et régner sur la basse-cour des coacheuses à minets

Agitant entre ses seins surfaits ce pass du paradis dont ils ont soif

Et les hypnotisant de tout son arsenal de botox et de strass

Elle les autorisera bientôt à laper

Le lait de la divine aigreur entre ses cuisses

Philtre grâce auquel l’apprenti séducteur franchira

Cette frontière de soie qui sépare

L’innocence du style

Mon pauvre pote tu rumines te recoiffes

Mais tu sais même soûl

Que nous sommes désormais invisibles

Nous ne pénétrerons plus jamais ces majestés de la fiesta

Resplendissantes et stupides

Ces palaces de taules qui vibrent battent clignotent

Et s’enivrent sur mix d’un spectre de cames infini

Phares fantômes de ce notre si lent naufrage égrenés

Comme l’Ourse là-haut entre Pampelonne et le Rocher

Dans cette parenthèse de sel et de thunes

Où l’on ne peut pas exister

Si l’on ignore son prix

Ici

Dans ce golfe du néant classe affaires

Ceux qui jouissent du seul pouvoir connu

Dilapider sa jeunesse avec arrogance

S’inclinent et inspirent un épais rail de coke

Dans une seconde de recueillement

Puis vont crâner comme ils ont vu

En streaming en HD en 3D

Sur la multitude des écrans éteints qui les observent

Acteurs de leur propre biopic

Singes de leur propre cœur

Combien plus pro que nous à leur âge

Quand nous étions sans le savoir déjà vintage

Hologrammes agités sur nos podiums techno trance

Mimant les signes extérieurs d’une joie mortelle

Qu’en vérité l’on n’éprouvait même pas

Et qui nous manque désormais

Frédéric Sorgue

Tous droits réservés ©

https://fredericsorgue.wordpress.com/

Sorgue sur Facebook

Publicités

Tu es comme…

In L'abri de rien on 22 décembre 2013 at 3:49

Tu es comme un périple, comme une rafale, une ruade, tu es comme une falaise, un souffle, tu es comme ce rayon,  tu es comme, tu es comme…

A chercher dans ce monde ce qui pourrait te ressembler – rien, mais rien je le sais, ni saisir le cœur des autres, ni tracer devant leurs yeux l’esquisse de ta beauté qui me sidère – je t’arpente jusqu’à ton propre gouffre, et je te désire plus encore de cette humanité absurde qui nous assemble.

Rien, mais rien je le sais ne peut rendre ta lumière, rien ne peut réfléchir cette lumière jusqu’aux yeux des autres. Tu es mon amour définitivement hors les mots, hors les traits et les ondes. Rien ne peut rendre ta peau, rien ne peut dire ton feu et tu me traverses, tu m’esseules violent et discret, monstre et tendre.

Ma brûlure et mon nid. Définitivement dans ce jeu de vents qu’est la vie.

Frédéric Sorgue

Licence CC by-nc-nd 3.0

L’abri de rien sur Tumblr

Sorgue sur Facebook

Les saisonniers

In L'abri de rien on 11 novembre 2013 at 11:56

Vous disiez :

« Faut se tirer.

C’est notre dernière saison. Tous ces beignets, ces parasols, ces garçons, c’est l’enfer, je parviens même plus à m’en imaginer la fin.

Avant ça brûlait dedans, tu te souviens ? Nos nuits de bière sur la plage ? A chercher dans le feu nos chansons ?

Avant l’été ça grandissait, ça grandissait comme nos cloques sur la nuque, comme on se fendait fort la gueule, comme notre musique grandissait et il était là tout entier notre grand voyage.

Avant ça brûlait, et puis on a dû éteindre le feu parce que les flics sont venus l’interdire, parce que ce putain de littoral est en danger, parce qu’il faut plaire aux russes, aux qataris, aux taïwanais, et qu’en vacances ces blaireaux tolèrent pas le moindre mégot sous leur transat d’où ils admirent cette baie légendaire dans laquelle leurs palaces, leurs voiliers, leurs jet skis répandent lentement leur merde et nous pourrissent l’été.

Faut se tirer.

Faut se tirer, retrouver la fête, qui chante, qui danse, qui sue, et répandre notre merde à nous ailleurs, à Bali, Saint-Martin, on s’en fout et on s’affalera dans les mêmes palaces, on singera l’aventurier sur les mêmes voiliers…

L’été est partout, le voyage ne fait plus rêver, toute la joie, tout cet espoir, cet inconnu, ce rien devant, cet immense, même l’immense de la mer, tout s’est ramassé et commence à se ressembler.

Il reste quoi ? Peut-être une île, une vallée ?

Regarde : partout où tu vas, tu mates toujours le même horizon pour t’évader, et c’est celui de ton tactile.

Tu vois, j’en suis sûr, c’est pour ça qu’on en a jamais assez, qu’on joue, qu’on boit, qu’on nique, qu’on s’arrête pour regarder les méduses, les accidents, les noyés. C’est ce dur bonheur de savoir que l’on vit ici et, où qu’on aille, qu’on se retrouvera ici, que tout est là, que tout nous est donné, qu’on l’a voulu et qu’on y est…

Tous ces surfeurs, ces bikinis, ces tubes de l’été, ces matchs de volley et tous ceux qui errent trop habillés au milieu de ce bordel de sable et d’ambre, trop vieux, trop moches, trop coincés, trop religieux : tout le monde bouffe de cette joie produite à grande échelle pour s’en souler ou la gerber.

Faut se tirer. Je sais pas où, je sais pas comment, je sais pas grand-chose à part ce mouvement : partir, partir ailleurs, pour la saison suivante. Et si je ne peux plus partir dehors, je vais partir dedans…

Qu’est-ce qu’il reste ? Qu’est-ce qu’on est ? Pas plus que des moustiques : des saisonniers. En moins d’une seconde, on se tire

Tu peux sourire grand, c’est l’odeur du départ que tu commences à sentir, c’est l’odeur des chansons et c’est là qu’on doit aller, où elles sont, c’est là-bas, c’est dedans. »

Et puis vous buviez l’étincelle du mauvais soda que je vous avais servi. Votre guitare  résonnait des derniers crépitements des braises. L’obscurité de nos songes s’alanguissait dans le sable alentour. L’absence des touristes bruissait encore de leur vibration de peaux enduites, et j’écoutais notre silence s’éloigner sur la mer presque noire, invisible. Elle n’avait qu’une poignée d’étoiles à refléter ce soir-là. Pas loin, de l’autre côté de l’anse, la fête foraine tournait, retournait, galaxie conne. Vers la voûte du ciel jaillissaient ces cris qui ne peuvent pas s’éteindre, qui remontent à jamais des instants arrêtés sur pixels. Toutes ces joies que l’on joue pour avoir un peu à fredonner l’hiver prochain.

Frédéric Sorgue

Licence CC by-nc-nd 3.0

L’abri de rien sur Tumblr

Sorgue sur Facebook

Brièvement heureux

In Mauvais esprit on 23 janvier 2013 at 9:20

D’un côté, la vie est froide. Elle possède des formes précises. A cet endroit, la souffrance existe. Cubique. Un morceau de viande surgelée. Elle ressemble à un tas de pierres. Nous portons ces pierres au fond du ventre et nous avançons. Effort, concentration, courage, silence. Nous creusons notre chemin en fixant l’enchaînement machinal de nos pas. Prisonniers sous le ciel sans limite, nous remâchons constamment la même certitude. L’unique. Nous ne risquons plus rien maintenant que nous allons mourir. Nous ne risquons même plus le bonheur.

Ailleurs, la vie est comme du vent, un courant, ce brin d’air qui s’enroule autour des êtres et des choses, et tous les êtres, toutes les choses se métamorphosent sans cesse, on sent leurs transformations, on perçoit comme elles se reflètent au fond de nous-mêmes, et l’on ressent sans parvenir à le formuler que tous êtres et toutes les choses vivent et meurent dans ce souffle, et cette vertigineuse danse se poursuit, la souffrance apparaît brutalement, elle frappe, elle fouette, s’insinue, se répand, se claquemure, tournoie, gronde, brûle puis l’instant d’après, la souffrance éclate dans un cri. Au bout du cri, la joie redevient  possible. Et il arrive que l’on se sente très brièvement heureux.

Frédéric Sorgue

Licence CC by-nc-nd 3.0

L’abri de rien sur Tumblr

Sorgue sur Facebook

Magie verte

In L'abri de rien on 28 octobre 2012 at 10:11

 

Voir l’énorme du désir ondulant nu derrière une membrane. Il n’y a plus un objet, mais cette discorde tout à fait symbolique.

 

Toute chose dévore sa matière.

 

D’abord la maison est un cube, le ciel une sphère. Les formes se déforment, tombent puis redeviennent. La maison : un ventre ; le ciel, cette prunelle.

 

Voilà les ordres contrariés, le nouveau tempo du sang, sur lequel l’autre pensée

bouge avec la souplesse de l’air.

 

Ne plus aller sur cette terre durcie par le doute ou, marchant sur les mains, échapper à cette gravité qui prend jusqu’au plus léger rayon.

 

L’herbe est grasse sur les ponts de terre détournés. Atteindre ce moment où le temps se retire, lorsque, sous les étoiles microscopiques, le corps entend sa mémoire de plante.

 

Je descends sur cette promenade planétaire.

 

La vie était toute crispée – elle s’est détendue d’elle-même.

 

Mourir est une idée.

 

Je marche dans le temps, sur cette éponge de rien, qui efface, qui trace, qui efface…

 

Avant, j’imaginais des tragédies de bêtes, des transports saints, des amours parfums et ce dieu drôle qui viendrait nous chatouiller pour soulager l’éblouissante banalité de vivre.

 

Rien ne me consolait d’être à jamais un animal, sinon le mystère d’une mort ouverte à tout, ce retour à l’énergie sans véhicule et, parfois, la baise ou le jardinage.

 

Frédéric Sorgue

Licence CC by-nc-nd 3.0

 

L’abri de rien sur Tumblr

Sorgue sur Facebook

Notre Père des pédales

In Mauvais esprit on 17 août 2012 at 7:29

Bien avant d’être homosexuel, j’ai prié.

On m’avait parlé de Dieu à l’occasion d’un décès ; je commençais mon catéchisme ; je croyais fort. Et j’aimais prier… J’aimais ce rituel d’endormissement entre la station debout et l’horizon du sommeil, ces mots marmonnés qui résonnaient entre le réel et le rêve comme des formules magiques capables de modifier et l’un et l’autre.

Catéchisme aidant, j’ai cessé de prier.

Observer l’Eglise, sa façon de m’apprendre le monde, sa volonté de guider mon esprit en lui condamnant certaines voies ont liquidé ma joie de prier. Je préférais la joie de lire, et pas des gens bien : des gens mal. Avec eux, je parvenais à me représenter un monde qui ressemblait à ce que j’observais autour de moi. Des passions qui étincèlent dans le bouillon d’une absurdité intolérable et magnifique. Quant à ce que j’observais à l’intérieur de moi, c’étaient deux passions qui se formaient, l’amour des hommes et l’amour des mots.

J’ai appris à écrire en m’amusant à détourner vers l’obscène les prières officielles.

On était dans les années 80, la société française poursuivait sa très lente libéralisation et l’influence millénaire de l’Eglise sur cette Nation, qui déclarait être sa fille aînée, s’avérait toujours déterminante selon moi. J’identifiais là mon principal ennemi, celui qui m’empêchait de vivre mon amour au grand jour comme le faisaient les jeunes gens de sexe différent en s’embrassant dans la rue. C’était la parole de ce dieu qui déterminait la Nature et cette Nature qu’invoquaient les croyants pour permettre ou interdire l’amour. Mon projet de jeune plumitif gay était donc d’abattre et la parole de ce dieu et la Nature. Tout simplement.

Pour voir l’influence de l’Eglise se réduire, je n’ai pas eu besoin de prière.

Le progrès explosant au cours des années 80, 90 et 2000, sous ses formes les plus séduisantes, technologiques et commerciales, l’espoir trouva en lui davantage de nourriture que dans la foi catholique. Les jeunes générations finirent par regarder l’Eglise comme un machin sans intérêt et, pour ceux qui avaient la foi, ils la cantonnèrent dans leur sphère privée, voire intime. Il n’y eut guère que le voile des musulmanes pour réassocier une problématique religieuse à la question du droit de chacun à disposer de son corps dans le domaine public. D’un point de vue très personnel, j’habitais avec un garçon dans une assez grande ville sans connaître de problème d’homophobie. Puis le PACS est arrivé et si, grâce à ce pacte, notre amour nous ouvrait presque le droit de partager des biens, nous donner un baiser dans la rue restait toujours un défi. Cependant j’ai fini par ne plus y penser, par ne plus le désirer, par ne plus même en vouloir à l’Eglise.

Je me surprenais même à éprouver de la commisération envers ceux qui priaient.

Bien sûr, mon projet d’écrire un évangile subversif tomba à l’eau ou, plus exactement, à l’âge. La révolte de la jeunesse fanant, j’ai regardé dieux, fois et religions comme d’inéluctables aberrations. Egarés dans l’infini de l’univers, confrontés à l’absurdité de l’existence et ivres de la beauté de la vie, nous n’avons pas de meilleur anxiolytique que la pensée magique. Croire que la Raison pourrait un jour supplanter des superstitions aussi perfectionnées que les trois monothéismes est non seulement vaniteux (il faudrait admettre que l’esprit humain est en mesure de comprendre la totalité d’une création dont il n’est qu’une infime partie), mais relève également d’un idéal tragicomique (il suffit de voir se jouer la farce des hommes pour constater que la Raison a déjà assez de peine à constituer le fondement d’une République).

J’en étais là le 15 aout 2012 quand le cardinal André Vingt Trois a écrit une prière pour la France. Lire le reste de cette entrée »

Amis

In L'abri de rien on 13 août 2012 at 6:54

Se réveiller dans le soleil – ou en rêver – près de vous, le front contre le ciel.

 

Je ne me souvenais de rien sinon l’humeur de la mer que je retrouvais, verte et claire, et de son odeur.

 

La plage avait grandie mais, toujours déserte, midi tombait.

 

Nous dormions là, rayons autour des cendres de notre veille, enfoncés dans cette farine blanche qui avait pris notre forme.

 

L’œil ouvert et, derrière, mes songes se poursuivaient sur le rythme des vagues… Et ce sable sous les ongles, ce sable dans les cheveux, sur les lèvres, les cils, ce sable dont on sentait, dans le moindre espace, la présence.

 

Je vous aimais.

 

Vos voix traversaient ma nuit du matin, joyeuses et nues de sens, sous ce ciel qui tremblait comme une feuille d’aluminium.

 

La veille, il s’était penché un peu vers nous, attentif à notre recherche des riens et, lorsque nous avions levé nos têtes pour le surprendre, il avait vite repris sa place tout en haut, mimant son indifférence de ciel.

 

Où les étoiles voyagent, immobiles, inimaginables.

 

Nous étions tombés là, ensemble face à l’infini, après notre bataille de désirs et de projets, vaincus par le sommeil des justes d’esprit.

 

Et vous dormiez encore, emmitouflés dans vos éponges. Dessous vos figures froissées, les rêves s’irisaient dans la lumière de ce midi.

 

Pas un mot. Je veillais sur vous en les regardant se dissoudre.

 

Frédéric Sorgue

Tous droits réservés ©

L’abri de rien sur Tumblr

Sorgue sur Facebook

 

Au bout du conte

In Mauvais esprit on 26 mai 2012 at 8:44

Au bout du conte s’étend la vie.

“Marche ou crève!”

Passe la frontière entre l’informe et la forme. Deviens et ne reviens jamais.

J’ai passé la douane lentement, l’air un peu triste. Je n’ai jamais rien eu à déclarer.

Là-bas, je me suis ajouté à la masse, j’ai apporté ma contribution à la queue.

Le monde était l’antichambre d’un secret pour moi.

J’étais un enfin ! Seul et unique, indivisible individu… Un de plus.

Avec les autres, on m’a retranché dans l’école. Il ne fallait pas prendre de risques : nous devions tous devenir, un jour ou l’autre, un résultat.

Dans l’enceinte de l’enseignement, la première leçon que j’ai apprise, celle qui me conduisait vers la souffrance, c’est la table de 1.

Tout revenait toujours au même, à moi, moi qui ne voyais, dans l’avenir éblouissant, que la multiplication des rencontres et des histoires.

Un, j’étais seul dans ce monde absurde.

Au travers du grillage qui encerclait la cour, je lançais des billes sur le trottoir en espérant un accident : un de moins… Une place se libérerait peut-être ainsi pour moi.

 

Frédéric Sorgue

Tous droits réservés ©

L’abri de rien sur Tumblr

Sorgue sur Facebook

La rivière (extrait)

In Mauvais esprit on 11 avril 2012 at 7:00

L’eau parlait. Elle n’arrêtait pas en dansant. C’était une course que ses interminables membres faisaient tout le long de ses bras, de ses jambes, tandis que sa pierre, sa pierre parce qu’elle possédait l’inclinaison idéale, formait un siège vertical maintenant son corps stable et ses membres étirés, ballotés ainsi depuis des heures, en suspension. De l’eau, il ne sortait que la face. Les oreilles dessous suivaient le chant de ces coulées entrelacées. Il sentait leur passage, leur force, leurs fluctuations parfois à fleur, en rythme avec leur long fleuve de son. Les eaux parlaient. La petite eau, aiguë, qui tintait et l’épaisse qui roulait sourdement, et toutes leurs autres sœurs de tous les autres tons. A les entendre, il connaissait leur voyage, il pouvait sentir leur part de source et de neige fondue, entrevoir même leur avenir plus loin, la mer à presque deux jours, et ses remuements de houle et de hors-bord. Les eaux descendaient vers là-bas, vers cette baie dont il gardait le souvenir précis de la lumière. Mais l’eau disait : reste, reste-là et suce ton souvenir jusqu’à ce qu’il disparaisse et quand il aura disparu, tu n’auras pas bougé, tu seras toujours ce rondin de bois aux branches souples avec lesquelles je joue, et puis tu ouvriras les yeux et dans le ciel là-haut, tu verras seulement l’heure qu’il est.

La saison voulait ça. La rivière voulait ça. L’air et le soleil, la durée des jours, l’espace le plus profond, dans ce large précipice bleu qui plongeait au-delà des contreforts de la vallée vers l’infini des choses inconnues, tout l’univers voulait ça. Il avait ouvert les yeux. Il était ce corps immobile dans la rivière depuis des heures, comme la saison voulait. Il était là. Corps et eau. Pas d’âme. Pas d’âme, il pensa en enfonçant l’œil dans le ciel, jamais d’âme, la nuit monte… Il allait falloir rentrer. Le soleil avait glissé, la rivière devenait argent, le masque de la vallée se déployait le long de ses parois, de la forêt. C’était l’heure. Il fallait rentrer, il fallait sortir… Il n’en avait jamais assez. La grande respiration qu’il prit d’un coup fit presque mal. Puis il bascula toute sa tête sous la surface de l’eau.

 

Frédéric Sorgue

Tous droits réservés ©

L’abri de rien sur Tumblr

Sorgue sur Facebook