Frédéric Sorgue

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Conso conseil

In Mauvais esprit on 13 juillet 2012 at 8:48

Fixement, où s’entrelacent les trajectoires – je convoquerai les objets plus tard – l’axe du mal se déplace vers les transports aériens, les fluctuations boursières, les échanges internationaux, les impératifs de l’accomplissement personnel…

Je n’ai presque plus rien à raconter.

Je suis libre de rester avachi sur le canapé (acquis grâce au crédit cofidis) et de pénétrer peu à peu en méditation médiatique, libre de référencer les catastrophes et de décompter scrupuleusement les morts, les disparus, les blessés, les oubliés, les rescapés, les témoins de l’odyssée humaine facturée trente euros mensuels par mon opérateur télé-satellite.

Plus tard, il faudra s’extraire de l’appartement et gagner à découvert l’hypermarché.

J’avoue être particulièrement doué pour établir des listes de courses performantes. L’ordre des produits est déterminé par leur emplacement sur mon parcours entre les portes coulissantes et le tapis des caisses, où je les dispose selon des catégories qui faciliteront ensuite le rangement dans les placards de mon domicile.

Derrière mon front, la carte précise de la grande surface scintille en sur-brillance.

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Au bout du conte

In Mauvais esprit on 26 mai 2012 at 8:44

Au bout du conte s’étend la vie.

“Marche ou crève!”

Passe la frontière entre l’informe et la forme. Deviens et ne reviens jamais.

J’ai passé la douane lentement, l’air un peu triste. Je n’ai jamais rien eu à déclarer.

Là-bas, je me suis ajouté à la masse, j’ai apporté ma contribution à la queue.

Le monde était l’antichambre d’un secret pour moi.

J’étais un enfin ! Seul et unique, indivisible individu… Un de plus.

Avec les autres, on m’a retranché dans l’école. Il ne fallait pas prendre de risques : nous devions tous devenir, un jour ou l’autre, un résultat.

Dans l’enceinte de l’enseignement, la première leçon que j’ai apprise, celle qui me conduisait vers la souffrance, c’est la table de 1.

Tout revenait toujours au même, à moi, moi qui ne voyais, dans l’avenir éblouissant, que la multiplication des rencontres et des histoires.

Un, j’étais seul dans ce monde absurde.

Au travers du grillage qui encerclait la cour, je lançais des billes sur le trottoir en espérant un accident : un de moins… Une place se libérerait peut-être ainsi pour moi.

 

Frédéric Sorgue

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La rivière (extrait)

In Mauvais esprit on 11 avril 2012 at 7:00

L’eau parlait. Elle n’arrêtait pas en dansant. C’était une course que ses interminables membres faisaient tout le long de ses bras, de ses jambes, tandis que sa pierre, sa pierre parce qu’elle possédait l’inclinaison idéale, formait un siège vertical maintenant son corps stable et ses membres étirés, ballotés ainsi depuis des heures, en suspension. De l’eau, il ne sortait que la face. Les oreilles dessous suivaient le chant de ces coulées entrelacées. Il sentait leur passage, leur force, leurs fluctuations parfois à fleur, en rythme avec leur long fleuve de son. Les eaux parlaient. La petite eau, aiguë, qui tintait et l’épaisse qui roulait sourdement, et toutes leurs autres sœurs de tous les autres tons. A les entendre, il connaissait leur voyage, il pouvait sentir leur part de source et de neige fondue, entrevoir même leur avenir plus loin, la mer à presque deux jours, et ses remuements de houle et de hors-bord. Les eaux descendaient vers là-bas, vers cette baie dont il gardait le souvenir précis de la lumière. Mais l’eau disait : reste, reste-là et suce ton souvenir jusqu’à ce qu’il disparaisse et quand il aura disparu, tu n’auras pas bougé, tu seras toujours ce rondin de bois aux branches souples avec lesquelles je joue, et puis tu ouvriras les yeux et dans le ciel là-haut, tu verras seulement l’heure qu’il est.

La saison voulait ça. La rivière voulait ça. L’air et le soleil, la durée des jours, l’espace le plus profond, dans ce large précipice bleu qui plongeait au-delà des contreforts de la vallée vers l’infini des choses inconnues, tout l’univers voulait ça. Il avait ouvert les yeux. Il était ce corps immobile dans la rivière depuis des heures, comme la saison voulait. Il était là. Corps et eau. Pas d’âme. Pas d’âme, il pensa en enfonçant l’œil dans le ciel, jamais d’âme, la nuit monte… Il allait falloir rentrer. Le soleil avait glissé, la rivière devenait argent, le masque de la vallée se déployait le long de ses parois, de la forêt. C’était l’heure. Il fallait rentrer, il fallait sortir… Il n’en avait jamais assez. La grande respiration qu’il prit d’un coup fit presque mal. Puis il bascula toute sa tête sous la surface de l’eau.

 

Frédéric Sorgue

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