Frédéric Sorgue

Posts Tagged ‘philosophie’

Le pouvoir et l’absurde

In Mauvais esprit on 12 mars 2013 at 10:34

à B.H.B

1.Toutes les organisations idéologiques tendent à soustraire l’individu à son état de perdition, en prétendant conférer un sens à son existence absurde grâce à l’action collective, l’intérêt général, le chemin vers le paradis, l’honneur de la nation, la révolution, le progrès, etc etc. Ce faisant, l’organisation offre un moyen – peut-être le seul ? – de canaliser l’angoisse individuelle ; en échange, elle obtient que les individus lui délèguent une part de leurs responsabilités et de leurs prérogatives. Ils ont désormais quelque chose d’autre à faire que de survivre sans espérance. C’est ce que l’on appelle le pouvoir.

2.La condition humaine étant ce qu’elle est, et le progrès matériel n’y changeant définitivement rien – ce qu’ont montré 2 siècles de révolution industrielle –, les individus en viennent à ressentir, par une certaine ironie de l’histoire, l’organisation qui prétend les protéger comme une contrainte à leur liberté et à l’expression de leur individualité. Ainsi, malgré les missions et les projets collectifs, l’absurdité de la vie humaine, et l’angoisse qu’elle inspire, persistent. Cependant, les individus qui ressentent l’absurdité ne peuvent exprimer leur angoisse qu’en invalidant le contrat qui les lie à l’organisation. Pour gagner leur liberté d’expression, il faut qu’ils s’opposent à leurs seigneurs. Ils doivent dévoiler la mascarade du pouvoir.

3.Dans le cadre d’une organisation totalitaire, les individus finissent toujours par estimer que le pouvoir doit être repris, de façon plus ou moins violente, à ceux qui en ont abusé : ceux qui ont menti, ceux dont le projet ne protègent pas de l’absurdité, ceux qui au contraire l’ont rendue plus prégnante, plus atroce, plus angoissante, en détruisant les illusions auxquelles les individus ont cru, en les laminant à force de délaisser l’intérêt général au profit de leurs intérêts personnels et partisans.

4.Mais cela – on dira la révolution – valait pour des peuples qui espéraient remédier à l’absurdité. Or il semble aujourd’hui, à ce point de notre histoire, après la mort de dieu comme raison du monde, que nous puissions enfin être sûrs d’une chose : l’absurdité est consubstantielle à la vie consciente. Le retour du religieux et des extrémismes, les différentes réactions de peur et de régression des individus, ainsi que notre recherche obsessionnelle d’un bien-être inatteignable – parce que nous le possédons déjà et que nous l’ignorons – tout ces signes qui traversent nos sociétés démocratiques riches peuvent être interprétés comme les symptômes de cette seule certitude acquise au cours de notre développement intellectuel : l’absurdité de la condition humaine est indépassable.

5.C’est la force de nos sociétés démocratiques riches d’avoir mis en place des soupapes qui permettent aux individus d’exprimer librement leurs identités, leurs idéaux, leurs angoisses – tant que, ce faisant, ils ne remettent pas en cause la liberté d’expression – et de les exprimer sans que cela n’annule le projet commun et ses nombreux bénéfices. Encore faut-il que ce projet soit en mesure de nous distraire – et non plus de nous protéger – de ce qui apparaît désormais comme fondateur : l’absurdité. Encore faut-il aussi qu’il n’alimente pas lui-même l’angoisse existentielle de l’individu.

6.Si l’actuel système économique libéral mondialisé parvient parfaitement à nous distraire de l’absurdité, par une surenchère de biens de consommation, il est admis qu’il mène, à plus ou moins court terme, à la destruction des richesses vitales de cette planète. Nos sociétés démocratiques riches progressent, se développent vers un horizon démantelé et vide. En d’autres termes, nous nous dirigeons de notre propre initiative, et en toute conscience, vers ce même néant qui entoure l’existence humaine, et lui confère précisément son absurdité.

7.On pourrait évidemment imaginer qu’un plus juste partage des richesses produites permettrait d’ouvrir d’autres horizons. Ce serait naïf et infructueux. A partir du moment où un humain a pu jouir d’un certain niveau de vie, sur la base de quoi une organisation décrèterait-t-elle que ses contemporains et ses descendants n’y ont pas droit ? C’est donc la volonté de partage et d’équité qui finit par engendrer cette production effrénée, exponentielle, sans autre horizon que l‘effondrement sur elle-même. Et c’est donc notre désir d’œuvrer pour le bien général qui nous oblige à produire toujours plus de richesses tandis que, exactement pour la même raison, nous devrions produire moins de richesses et préserver celles de notre planète.

8.Avec un tel horizon, il sera intéressant d’observer dans les prochaines années comment cette organisation idéologique moderne, la société démocratique riche, cherchera à maintenir le point d’équilibre entre projet collectif et liberté individuelle, avec le suffrage pour catharsis. Distraire d’une absurdité qui devient de plus en plus criante et cruelle ne suffira sans doute pas à préserver le contrat social qui fonde le pouvoir. A moins de faire de la distraction une forme inédite, et particulièrement dangereuse, de l’oppression. Et de la démocratie un spectacle capable de soulager les individus aussi bien de l’angoisse devant l’absurde que de l’absurdité du pouvoir.

Frédéric Sorgue

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Brièvement heureux

In Mauvais esprit on 23 janvier 2013 at 9:20

D’un côté, la vie est froide. Elle possède des formes précises. A cet endroit, la souffrance existe. Cubique. Un morceau de viande surgelée. Elle ressemble à un tas de pierres. Nous portons ces pierres au fond du ventre et nous avançons. Effort, concentration, courage, silence. Nous creusons notre chemin en fixant l’enchaînement machinal de nos pas. Prisonniers sous le ciel sans limite, nous remâchons constamment la même certitude. L’unique. Nous ne risquons plus rien maintenant que nous allons mourir. Nous ne risquons même plus le bonheur.

Ailleurs, la vie est comme du vent, un courant, ce brin d’air qui s’enroule autour des êtres et des choses, et tous les êtres, toutes les choses se métamorphosent sans cesse, on sent leurs transformations, on perçoit comme elles se reflètent au fond de nous-mêmes, et l’on ressent sans parvenir à le formuler que tous êtres et toutes les choses vivent et meurent dans ce souffle, et cette vertigineuse danse se poursuit, la souffrance apparaît brutalement, elle frappe, elle fouette, s’insinue, se répand, se claquemure, tournoie, gronde, brûle puis l’instant d’après, la souffrance éclate dans un cri. Au bout du cri, la joie redevient  possible. Et il arrive que l’on se sente très brièvement heureux.

Frédéric Sorgue

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Le chemin de notre soif

In Mauvais esprit on 30 octobre 2012 at 10:05

La quête du sens est à l’origine de toutes nos merveilles et de toutes nos monstruosités.

Elle est cette étincelle qui permet parfois au quotidien de s’embraser et, grâce à ce que ce feu nous laisse de cendres, grâce à ce qui couve de notre espérance sous ces cendres, la quête du sens fait aussi du quotidien un lieu de vie à peu près tolérable.

Cette quête de sens est si impérieuse, essentielle, elle surgit de si profond en nous, de ce qu’on appelle avec bon sens les tripes, en prenant possession de notre volonté et de nos gestes, en nous obligeant à nous soucier d’elle, que le mot « quête » semble impropre : il laisse penser que ce besoin de sens proviendrait de l’âme.  Or si nous avions une âme, nous ne chercherions pas à trouver un sens, nous en jouirions simplement.

Quête est un mot noble, posé là par des hommes éclairés, conscients de l’état de perdition inhérent aux êtres doués de conscience, aussi bien que du besoin que cet état de perdition suscitera chez ces êtres tant qu’ils resteront en mesure de calculer le temps. Des hommes éclairés, certes, mais trop soucieux de morale et de bienséance pour choisir le mot qui sonnera juste aujourd’hui.

De nos jours, il n’y a plus de quête du sens, il y a la soif.

Dieu est mort pour l’instant mais il faut toujours se méfier de ce phénix. Quant à la Raison, elle fut une idole et, ainsi que toutes les idoles, elle vient à s’écrouler devant ses adorateurs en provoquant peur et allégresse. La délivrance.

Nous ne parviendrons pas plus à maîtriser le monde par la Raison que nous n’y sommes parvenus par la foi. Ce monde que nous avons découvert, cartographié, mécanisé, organisé, rationalisé de toutes parts nous glisse entre les doigts comme le sel de la colère d’un dieu. Cet échec même n’a pas de sens, malgré tout ce que nous savons.

On ne cherche plus d’ailleurs à trouver du sens : au fond de nous, nous savons obscurément qu’on échouera à établir une métaphysique durable. Cependant, on a soif de sens. On en a besoin. Le constat est  tragique mais il faut bien le dresser pour voir le chemin qui nous a menés là et choisir celui que nous arpenterons.

Le chemin de notre soif. Pas de source pour l’étancher. Il faudra se résoudre à vivre dans une profusion de phénomènes inintelligibles qui ne dévoileront jamais qu’ un Sahara de significations. Il faudra trouver des oasis de sens ailleurs, loin d’Allah, de Jésus, loin des dieux créateurs, dans des sphères qu’on ne soupçonne pas, en se rapprochant peut-être du Bouddha bonhomme, si nous pouvons en faire autre chose qu’un élément de décoration intérieure. Il faudra explorer, vigilant des mirages. Il faudra garder à coeur de faire le moins de mal possible à tout ce qui est vivant. Il faudra accepter le terme douloureux de la mort. Abandonner ces comportements d’une humanité adolescente, ces rêves de puissance, ces rêves américains et ceux qui les suivront, ce très prochain rêve chinois. Délaisser les idoles, les éclaireurs, les guides et les stars. Suivre parfois l’enseignement des singes, nos seuls pères. Puis s’appliquer à ne plus les singer. Se défaire des modèles. Boire l’insoluble des questions. Se désaltérer d’un bonheur sans réponse.

 

Frédéric Sorgue

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Magie verte

In L'abri de rien on 28 octobre 2012 at 10:11

 

Voir l’énorme du désir ondulant nu derrière une membrane. Il n’y a plus un objet, mais cette discorde tout à fait symbolique.

 

Toute chose dévore sa matière.

 

D’abord la maison est un cube, le ciel une sphère. Les formes se déforment, tombent puis redeviennent. La maison : un ventre ; le ciel, cette prunelle.

 

Voilà les ordres contrariés, le nouveau tempo du sang, sur lequel l’autre pensée

bouge avec la souplesse de l’air.

 

Ne plus aller sur cette terre durcie par le doute ou, marchant sur les mains, échapper à cette gravité qui prend jusqu’au plus léger rayon.

 

L’herbe est grasse sur les ponts de terre détournés. Atteindre ce moment où le temps se retire, lorsque, sous les étoiles microscopiques, le corps entend sa mémoire de plante.

 

Je descends sur cette promenade planétaire.

 

La vie était toute crispée – elle s’est détendue d’elle-même.

 

Mourir est une idée.

 

Je marche dans le temps, sur cette éponge de rien, qui efface, qui trace, qui efface…

 

Avant, j’imaginais des tragédies de bêtes, des transports saints, des amours parfums et ce dieu drôle qui viendrait nous chatouiller pour soulager l’éblouissante banalité de vivre.

 

Rien ne me consolait d’être à jamais un animal, sinon le mystère d’une mort ouverte à tout, ce retour à l’énergie sans véhicule et, parfois, la baise ou le jardinage.

 

Frédéric Sorgue

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Mail à un jeune qui écrit

In Mauvais esprit on 30 mars 2012 at 2:57

Cher ami,

Pour écrire, il faut que certains soirs vos tripes débordent en silence, lorsque, enfin seul, vous ne guettez plus votre reflet dans le regard des autres. Il faut que vous ayez été fou deux ou trois fois dans votre vie, traversé par une sombre fulgurance : dérober une étoile au ciel, désirer l’extinction de la race humaine, philosopher librement avec un dieu. Il faut que vous ayez quelque chose qui tienne lieu de stylo, autre chose qui ressemble à du papier et cette chose misérable enfin que l’on appelle un cœur d’homme.

Pour être écrivain, c’est bien différent. Il convient de saisir la moelle d’une hallucination brève et brute comme un arrêt cardiaque, de l’écraser sans la moindre hésitation sur le support le plus proche, d’en étirer avec minutie la matière, les volutes, d’en délayer les couleurs, l’intensité, les arabesques de causes. Il faut faire preuve d’une patience de caillou, avoir bien sûr lorsqu’on vous parle cet air de profonde méditation qui ne tromperait pas un chat somnolent, et détenir enfin les trois principes essentiels : affirmer en toutes circonstances l’inexistence des choses réelles sans le pouvoir des mots pour les nommer ; se souvenir en toutes circonstances que ceci est faux : les mots sont des choses comme les autres, des choses abstraites issues de cette autre chose improbable et pourtant bien réelle qu’est l’esprit humain, (mais s’en souvenir sans jamais le formuler sous peine d’être rapidement diagnostiqué fou) ; cultiver enfin, et quoiqu’il advienne, l’imbécile obsession des insectes au travail.

Ceci, cher ami, est une distinction de caste. Qui que vous soyez, et quelles que soient vos capacités, vos ambitions, vos velléités et trouvailles stylistiques, vous n’y changerez rien. N’essayez pas. Regardez-vous, relisez-vous en face. Acceptez et faites votre œuvre.

Nos mains peuvent agir, c’est vrai, sur les matières et le désordre qui pullulent ici-bas, mais nous ne pouvons en nourrir aucun orgueil. Elles ne font qu’onduler dans l’incommensurable mouvement du réel qui, avec ou sans nos gestes, poursuit sa danse perpétuelle et absurde. Pourtant, rappelez-vous : chacun de nos gestes est une grâce que nous accorde sans raison le hasard. Vivre n’a aucun sens. Écrire non plus. Et le secret le mieux gardé de ce monde est que le monde ne cache aucun secret. Dans ces conditions, écrire ne peut rien dévoiler. Lire le reste de cette entrée »

Paradis perdu

In Mauvais esprit on 8 mars 2012 at 10:33

Lorsque, aujourd’hui, je retrace l’éclosion de la conscience dans mon corps d’hominidé, lorsque je la retrace avec pour outil cette conscience même, je vois se dérouler sous l’œil de cette conscience – son principal outil – le trajet d’une forme de folie. La forme de folie majoritaire.

Lorsque je suis devenu conscient, lorsque, encore enfant, la conscience s’est déployée à l’intérieur de moi, très lente explosion qui s’effondre sur son centre tout en propageant son cercle de souffle au rythme des années de croissance et des illuminations, à l’envers de ma peau, dans cet espace de viande et de rêves muets, lorsque la déflagration a touché dans la matière du monde la sphère des autres consciences, alors je suis devenu un être humain.

Devenir conscient était une expérience sensible. Je me souviens encore de la souffrance, de la souffrance physique, de la souffrance nerveuse, psychique, des jours qui se sont soudain mis à goutter, à crisser, à s’abattre, des nuits qui se sont dilatées dans le silence jusqu’au vertige, et du précipice de l’avenir qui s’est dévoilé devant, et du pressentiment d’un autre précipice qui se formerait derrière.

J’étais plus vaste que mon corps. J’étais prisonnier de ce véhicule de chair et d’ossements, et, vers moi, vers cette enveloppe qui s’éclairait, convergeaient soudain, avec l’éclosion de la conscience, toutes les forces qui traversaient le monde – ou je ne faisais que les découvrir, les voir s’extraire de ma gangue d’ignorance, et je croyais qu’elles développaient une intention vers ce miracle de mon esprit. Toutes les forces du monde me traversaient et toutes les questions : qu’y avait-il de l’autre côté de la planète ronde ? qu’y avait-il dedans mon ventre ? qu’y avait-il après le ciel ? Je pressentais partout la même chose, la même matière, la même maçonnerie de particules et toujours la même lézarde obscure qui irradiait. Lire le reste de cette entrée »

Greece, I will always love you…

In Mauvais esprit on 19 février 2012 at 1:12

« Etre informé était vaguement un droit,
il semble que ce soit devenu un devoir. »
M.Houellebecq

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Grâce à Twitter, on peut aujourd’hui suivre l’actualité en temps réel.
Ce soir, j’ai choisi par exemple de suivre la mort de Whitney Houston  (#RIP Whitney Houston) et les émeutes autour de parlement grec (#greekrevolution #Grèce).
J’ai préféré cette occupation, du genre citoyen du monde tendance concerné, à l’insipide soirée cinéma français que me proposent les 2 grandes chaînes généralistes de télévision.
Internet et les médias sociaux permettent aujourd’hui de s’extraire de la trop passive contemplation télévisuelle, celle qui n’évite la somnolence totale que par le réflexe parasympathique du pouce qui zappe. On a désormais la possibilité de plonger dans une veille active de l’actualité en ligne et en direct. C’est plus revigorant pour l’esprit. Et plus vivant. Sauf en ce qui concerne Whitney Houston bien sûr… Quoique les morts brutales d’idoles semblent provoquer, de façon quasi-systématique, des réactions ferventes inspirées par l’irréductible instinct de survie du fan (regroupements spontanés, chorales improvisées, achats compulsifs de vieux CD, t-shirts, bols ou bougies de merchandising, le tout accompagné de prières à l’adresse d’un dieu subitement sensible, lui aussi, au talent de la star.) Lire le reste de cette entrée »