Frédéric Sorgue

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Hollande, mi-président

In Mauvais esprit on 17 décembre 2012 at 9:51

 

Après l’hyper-présidence de Nicolas Sarkozy, – cinq années d’hyper-nervosité qui n’ont réussi qu’à cliver le parti de l’ancien président – on voit, depuis l’élection de François Hollande, se mettre en place un nouveau style dans l’exercice du pouvoir dit suprême.

Ayant entretenu durant toute sa campagne le thème de sa différence avec le sortant, on constate que l’actuel président n’a pas fabulé. Il n’a effectivement rien à voir avec l’homme pétri d’agressivité qui occupa le costume avant lui. Hollande est calme, conciliateur, débonnaire. Il fait bonhomme. Normal. Trop affirment certains.

C’est pourtant ainsi que le candidat se définissait lui-même : il allait-être, promettait-il, un président normal. En l’occurrence, la normalité est un concept difficile à appréhender : Hollande parlait-il de la normalité des présidents jusqu’à Chirac, normalité qu’aurait interrompue une supposée transgression sarkozyste ? Ou bien pensait-il à la normalité d’un citoyen français comme les autres, accédant par le suffrage à la présidence de son pays ?

Afin de définir cette normalité, le candidat Hollande éclaira l’électeur de sa désormais célèbre anaphore « Moi président » lors du débat de l’entre-deux tours. Avec cette tirade, l’homme posait publiquement quinze engagements concernant sa façon d’exercer la fonction à laquelle il aspirait. Parmi cette longue série, rappelons le « Moi président, je ferai fonctionner la justice de manière indépendante. »

Or on apprend que, dans le cadre de la procédure judiciaire engagée par sa compagne contre l’auteur d’un livre la concernant, François Hollande a écrit aux magistrats pour déclarer que les passages qui le mettent en cause ne sont que « pure affabulation ». L’opposition s’empare de cette affaire comme elle peut, vu son état de division, et parle évidemment d’une inacceptable pression du Président sur le pouvoir judiciaire. La Garde des Sceaux répond à cette accusation, lancée à l’Assemblée Nationale, en affirmant qu’il s’agit d’une intervention de François Hollande en qualité de personne privée, et qu’il n’y a donc pas de problème de séparation des pouvoirs. Pour preuve, le courrier sur feuille libre, sans en-tête de la Présidence de la République, et le contenu même de cette lettre, extrêmement bref et relevant du simple témoignage.

Cette affaire révèle quelque chose de la psychologie de François Hollande, et de la vision qu’il entretient de sa fonction. Littéralement, il ne trahit pas son engagement public : lui président n’intervient pas dans le fonctionnement de la justice, puisque c’est lui justiciable qui écrit au Tribunal. Littéralement, ils sont donc deux. Hollande semble estimer qu’il conserve la liberté de s’exprimer en tant que simple citoyen, bien qu’il soit investi de la plus haute responsabilité de notre République. Pense-t-il qu’il puisse composer à discrétion entre sa personne privée et sa fonction de chef d’Etat ? Voire les dissocier ? Est-ce de la naïveté ? Une vision novatrice de la fonction présidentielle ? Une transgression hollandiste ?

Il y a le « Moi président » et le « Moi pas président ». Ce clivage est sensible dans de nombreuses interventions du Président : où un simple « Je » suffirait, on l’entend souvent préférer pour sujet « Le président de la République ». Certaines de ces formulations étonnent lorsqu’elles commencent par « En tant que Président de la République… » comme si le récepteur du message pouvait supposer un instant qu’il ne s’exprime pas en tant que Président de la République. Il suffit d’observer l’homme, de porter attention à ses propos pour apercevoir qu’une part de lui ne se résout pas, ou ne parvient pas, à endosser le costume de Président. Ainsi son phrasé haché, scandé d’interruptions qui n’ont aucune justification syntaxique, comme si certains mots de François devaient être réfléchis par deux fois, avant d’être prononcés par le Président. Ainsi son réflexe d’utiliser fréquemment l’humour, réflexe qui le distingue des autres responsables politiques, et qui dévoile finalement cette distance qu’il garde avec sa fonction.

C’est un fait, certainement dû à la passion française pour la puissance publique : la fonction de Président sous la Ve République révèle les hommes jusqu’au plus intime. Elle met leurs nerfs à nu. Mitterrand se révéla grand mystique, Chirac grand sybarite, Sarkozy grand agitateur. Inhérent au pouvoir, qui attire toutes les convoitises et tous les regards, ce phénomène se conjugue aujourd’hui à l’effet loupe d’une sphère médiatique hypertrophiée. Il s’accentue encore dans le cadre d’un quinquennat où les élections législatives suivent la présidentielle, faisant de l’élu le grand ordonnateur de l’exécutif pour cinq ans, sans risque de cohabitation. Si l’on ajoute à cela les circonstances particulières de la crise historique que nous traversons – nous assistons à l’irréversible déclin des nations européennes – on comprend que la fonction de Président de la République devient aujourd’hui d’autant plus révélatrice pour l’homme qui l’occupe, et qu’elle exige plus que jamais de lui de l’incarner totalement.

Depuis sept mois, Hollande incarne à demi. Sa présidence révélera-t-elle de lui qu’il est bien un homme normal ? Un homme qui entretient un rapport distant avec le pouvoir, voire une certaine défiance ? Un homme qui ne s’y investit pas, qui ne s’en enivre pas au point de se confondre absolument à lui ? Ou bien cette posture dévoile-t-elle ce que Hollande pressent déjà de l’évolution de la fonction de Président de la République : que ce pouvoir dit suprême va bientôt s’amenuiser, quand certains pans de la souveraineté nationale céderont face à la nécessité économique, et qu’ils seront alors transférés vers le futur Etat fédéral européen ?

 

Frédéric Sorgue

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Notre Père des pédales

In Mauvais esprit on 17 août 2012 at 7:29

Bien avant d’être homosexuel, j’ai prié.

On m’avait parlé de Dieu à l’occasion d’un décès ; je commençais mon catéchisme ; je croyais fort. Et j’aimais prier… J’aimais ce rituel d’endormissement entre la station debout et l’horizon du sommeil, ces mots marmonnés qui résonnaient entre le réel et le rêve comme des formules magiques capables de modifier et l’un et l’autre.

Catéchisme aidant, j’ai cessé de prier.

Observer l’Eglise, sa façon de m’apprendre le monde, sa volonté de guider mon esprit en lui condamnant certaines voies ont liquidé ma joie de prier. Je préférais la joie de lire, et pas des gens bien : des gens mal. Avec eux, je parvenais à me représenter un monde qui ressemblait à ce que j’observais autour de moi. Des passions qui étincèlent dans le bouillon d’une absurdité intolérable et magnifique. Quant à ce que j’observais à l’intérieur de moi, c’étaient deux passions qui se formaient, l’amour des hommes et l’amour des mots.

J’ai appris à écrire en m’amusant à détourner vers l’obscène les prières officielles.

On était dans les années 80, la société française poursuivait sa très lente libéralisation et l’influence millénaire de l’Eglise sur cette Nation, qui déclarait être sa fille aînée, s’avérait toujours déterminante selon moi. J’identifiais là mon principal ennemi, celui qui m’empêchait de vivre mon amour au grand jour comme le faisaient les jeunes gens de sexe différent en s’embrassant dans la rue. C’était la parole de ce dieu qui déterminait la Nature et cette Nature qu’invoquaient les croyants pour permettre ou interdire l’amour. Mon projet de jeune plumitif gay était donc d’abattre et la parole de ce dieu et la Nature. Tout simplement.

Pour voir l’influence de l’Eglise se réduire, je n’ai pas eu besoin de prière.

Le progrès explosant au cours des années 80, 90 et 2000, sous ses formes les plus séduisantes, technologiques et commerciales, l’espoir trouva en lui davantage de nourriture que dans la foi catholique. Les jeunes générations finirent par regarder l’Eglise comme un machin sans intérêt et, pour ceux qui avaient la foi, ils la cantonnèrent dans leur sphère privée, voire intime. Il n’y eut guère que le voile des musulmanes pour réassocier une problématique religieuse à la question du droit de chacun à disposer de son corps dans le domaine public. D’un point de vue très personnel, j’habitais avec un garçon dans une assez grande ville sans connaître de problème d’homophobie. Puis le PACS est arrivé et si, grâce à ce pacte, notre amour nous ouvrait presque le droit de partager des biens, nous donner un baiser dans la rue restait toujours un défi. Cependant j’ai fini par ne plus y penser, par ne plus le désirer, par ne plus même en vouloir à l’Eglise.

Je me surprenais même à éprouver de la commisération envers ceux qui priaient.

Bien sûr, mon projet d’écrire un évangile subversif tomba à l’eau ou, plus exactement, à l’âge. La révolte de la jeunesse fanant, j’ai regardé dieux, fois et religions comme d’inéluctables aberrations. Egarés dans l’infini de l’univers, confrontés à l’absurdité de l’existence et ivres de la beauté de la vie, nous n’avons pas de meilleur anxiolytique que la pensée magique. Croire que la Raison pourrait un jour supplanter des superstitions aussi perfectionnées que les trois monothéismes est non seulement vaniteux (il faudrait admettre que l’esprit humain est en mesure de comprendre la totalité d’une création dont il n’est qu’une infime partie), mais relève également d’un idéal tragicomique (il suffit de voir se jouer la farce des hommes pour constater que la Raison a déjà assez de peine à constituer le fondement d’une République).

J’en étais là le 15 aout 2012 quand le cardinal André Vingt Trois a écrit une prière pour la France. Lire le reste de cette entrée »