Frédéric Sorgue

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L’économie absolue

In Mauvais esprit on 8 avril 2013 at 5:19

1. L’Europe replongera-t-elle dans l’histoire ? Cette énergie en mouvement qu’elle a perdue depuis 1989, depuis la chute du contre-modèle ? Depuis que l’alternative d’une économie totalement étatique a démontré son invalidité ? Depuis que, n’ayant plus de frontière idéologique, le marché libre occupe l’intégralité du champ économique et gagne tous les pans de notre société – politique, éthique, intellectuel, artistique – pour les dominer ? Depuis, nous agissons comme si l’histoire était finie.

2. Il semble ne plus y avoir qu’une seule voie pour les peuples d’Europe : poursuivre le modèle qui nous a conduits là. Reste à savoir où… La confrontation des idées, des projets, des volontés, tout l’aliment de l’histoire a disparu : la réalité n’est plus cette matière sur laquelle nous avons la main, argile à former par l’opposition, le débat, la lutte ; désormais, la réalité est une donnée. On la référence, on la chiffre, on la numérise et, par conséquent, on n’éprouve plus la nécessité d’en faire le récit. On la subit, on ne l’invente plus. On accole statistiques et actualités, dans un zapping d’évènements où s’amenuise, au fur et à mesure que l’on compulse les informations, la possibilité d’en extraire du sens par la réflexion. Au sens, on a substitué les données. Aux valeurs, les évaluations.

3. Jusqu’à présent, le modèle de notre économie a permis aux peuples européens de vivre librement, en développant à la fois leurs moyens et leurs espérances. La plus importante, la fondatrice, était que, de génération en génération, les enfants jouissent d’un niveau de vie supérieur à celui de leurs parents. Durant plusieurs décennies, nos prédécesseurs ont eu la chance de voir cette espérance se réaliser. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Ce mouvement, désigné par le mot fourre-tout de progrès, qui englobait aussi bien les avancées sociales que les innovations techniques, semble s’être interrompu en Europe avec l’apparition de ce qu’on appelle – d’un autre mot fourre-tout – la mondialisation.

4. Inefficace à nous inclure dans cette mondialisation, alors que c’était pourtant son objectif revendiqué, notre modèle économique révèle son échec patent avec cette crise durable. Il apparaît impératif de le réviser, impératif si l’on souhaite que les peuples conservent les prérogatives et les droits dont ils ont hérité de l’époque où le progrès avançait. Il semble cependant difficile pour les dirigeants européens en responsabilité d’admettre que la ligne suivie depuis 20 ans conduise à une impasse. Et ce, même si leurs décisions ont pour seul résultat d’accroître les problèmes qu’elles sont censées résoudre.

5. Les dirigeants européens poursuivent cette ligne libérale entamée avant la crise, en la justifiant désormais par celle-ci, et après avoir renommé leur modèle rigueur. Étonnamment, ils se refusent à remettre en cause ce modèle, malgré son inefficience démontrée dans les pays où il s’applique. Ainsi, à notre époque où tout est jugé à l’aune de l’efficacité, un modèle économique faisant la démonstration de son inefficacité est validé, défendu et prorogé par ceux-là mêmes qui ont posé l’efficacité comme principe. Le paradoxe se poursuit quand les mêmes refusent d’adapter la rigueur, de l’adapter au seuil de tolérance des peuples, tandis qu’ils élèvent la capacité d’adaptation au rang de qualité essentielle pour tout acteur de l’économie. Les technocrates de la liberté ne sont pas différents des apparatchiks de l’égalité : ils se dispensent des principes auxquels ils exigent que les autres se plient.

6. Nous autres, observateurs aguerris, surinformés et incapables de la moindre réaction – puisque trop de réactions devraient découler de ce que nous observons – nous voyons ainsi s’installer devant nos yeux un modèle relevant de l’ordre absolu. Modèle bon par essence et par nature, envers et contre tout, que ce soit l’injustice, la souffrance ou l’expression populaire du refus. On se remémorera le « non » du 29 mai 2005 au référendum français sur le Traité de Rome, traité établissant une constitution en Europe et inscrivant, dans cette constitution, des choix politiques et économiques. On se souviendra que ce « non » à près de 55 % fut troqué par Nicolas Sarkozy contre son accession à la présidence de la République en 2007, ce qui mena finalement à la ratification du Traité modificatif de Lisbonne par le Parlement français un an plus tard. L’instance républicaine en charge de la représentation démocratique put ainsi, dans un exercice je crois inédit, se dédire du vote du peuple.

7. Où l’on constate que les dirigeants de notre pays ont estimé nécessaire de court-circuiter la volonté populaire dans son expression la plus directe, de façon à ne pas avoir à réformer le modèle politico-économique qu’ils posent en absolu. Irréfutable, imprescriptible et supérieur à ce que veulent les hommes, l’ordre absolu est pour toujours et à jamais la solution, quoiqu’il en soit des doléances, des volontés, des revendications et même de l’expression démocratique. Se justifiant par lui-même, l’ordre absolu doit s’appliquer pour le bien des administrés même si les administrés ne veulent pas de ce bien-là. L’ordre absolu les dépasse et reste, quoiqu’il se produise, un horizon indépassable.

8. Dans l’histoire, l’ordre absolu a prospéré sous diverses formes, en s’appuyant généralement sur les croyances religieuses. Le droit divin fondant les monarchies européennes il y a encore quelques siècles, ce droit divin contre lequel les peuples durent se soulever fut une des déclinaisons de l’ordre absolu. Aujourd’hui, dans un contexte de crise particulièrement marqué et angoissant, il faut considérer que nous soyons en train d’assister à une nouvelle de ses métamorphoses : l’économie absolue. Les lois économiques – du moins celles de l’économie libérale – deviennent à leur tour irréfutables, imprescriptibles et supérieures à la volonté des peuples. L’argument comptable est final et qui oserait aujourd’hui soutenir qu’il faut dépenser l’argent qu’on n’a pas et endetter les générations futures ?

9. L’absolu a pour lui de l’être. De sembler l’être du moins. Il crée le Tout et le Rien, le Bien et le Mal, le Réel et la Peur. Il a le dernier mot, l’imparable, qui amène immédiatement à la conclusion. Il n’y a rien au-delà de lui. C’est d’ailleurs à ça qu’on le reconnaît. Il polit les imaginations, tasse les espérances, c’est un grand terrassier des rêves. Avec lui, l’histoire est sérieuse – extrêmement sérieuse. C’est un art qui ne tolère ni l’amateurisme des idéologues du 20 h, ni l’indigence des critiques du réseau – les gens, cette masse, ne sont-ils pas toujours mécontents quoique l’élite fasse ? L’économie absolue n’a d’ailleurs rien à faire des articles comme celui-ci, elle ne les considère pas : comment s’y prendraient-ils tous ces « marxistes » velléitaires du web pour diriger mieux ce grand système économique, cette Rolls de la macro ?

10. C’est justice que d’autres peuples aient aujourd’hui accès au niveau de développement qui est le nôtre depuis longtemps. C’est justice que le développement progresse partout, se diffuse, se mondialise. Pour autant, la richesse n’étant pas infinie – pas encore ? – il faut bien que celle acquise par les uns manquent aux autres : en l’occurrence à la vieille Europe, habituée depuis des siècles à se tenir en bonne place parmi les dominants du monde. Or, à regarder l’histoire en face, on voit que la puissance militaire, économique, intellectuelle grâce à laquelle notre continent a prospéré et ordonné le monde selon des règles qu’il ne parvient plus à suivre, on voit que cette puissance est définitivement sur le déclin.

11. Redresser l’économie selon ces règles pour retrouver notre rang dans cet ordre est un effort non seulement désespéré mais stupide : le progrès ne se rejoue pas sans cesse, il a ses phases et nous avons dépassé celle qui déclenche, qui soutient et rend possible une croissance à grande échelle. Les vieux politiciens fondant tout leur paradigme idéologique sur cette forme de croissance ne peuvent admettre ce changement d’horizon ; l’élite de l’économie, qui doit tout à cette croissance forte, ne peut admettre que la manne doive être désormais partagée avec ceux qui en étaient encore privés il y a peu. La rigueur est censée permettre aux premiers de conserver leur pouvoir, aux seconds leur richesse. L’économie absolue est l’étape idéologique nécessaire pour faire plier les consciences, toujours sensibles au devoir, au jugement, aux évidences sans contradictions.

12. Cautionner et poursuivre le modèle économique actuel, fondé sur des ressources limitées, caractérisé par le gaspillage posé en principe, et par son impact dangereux sur notre milieu de vie est une aberration. Il faut inventer le progrès à venir, cette croissance durable qui succède à l’ultra-croissance et trouve les solutions aux problèmes que cette dernière pose de manière indéniable et inévitable. Nous devons tirer bénéfice d’un simple fait chronologique : avoir connu l’ultra-croissance avant les pays qui y accèdent aujourd’hui et être par conséquent en mesure d’estimer, avec un peu plus de perspective, si tant est qu’on s’y attelle, ses risques, ses ratages, ses aberrations.

13. Ne pas réformer un modèle économique dont nous mesurons les dangers, l’inefficience et l’absence de pérennité est une aberration au regard des générations futures. Emprunter, dépenser l’argent qu’on n’a pas, endetter les enfants qui viendront peut être justifié si cet investissement permet de les soustraire à un risque évident et à un échec assuré. C’est aussi un horizon pour empêcher le déclin européen et le réveil des vieux démons du vieux continent, extrémisme, xénophobie, violence, ce que la rigueur est précisément en train de faire en tuant la faculté de rêver des peuples et leur joie de s’imaginer demain.

14. Imaginer l’avenir requiert à un moment de passer à l’acte. Il faut être en mesure de saisir les leviers nécessaires à la réalisation du projet. Les rennes de l’histoire. Voilà ce que font toutes les générations libres : parier pour offrir ce qu’elles pensent être utile et bénéfique aux futures. C’est sur ce point que l’économie absolue commence à exercer ses pressions, sur le ressort de l’imagination, de la volonté, et si elle parvient à en prendre tout à fait le contrôle, s’il n’est plus possible de projeter pour ceux qui viendront un modèle économique que nous estimerons avoir amélioré, si le seul horizon autorisé n’est plus qu’un juste équilibre comptable, nous ne pourrons plus empêcher l’économie absolue d’installer tôt ou tard en Europe un régime autoritaire.

Frédéric Sorgue

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Nous sommes tous des escrocs de masse

In Mauvais esprit on 16 octobre 2012 at 3:30

À regarder l’excellente émission « Noire finance », le cours de mes réflexions sur la crise est en pleine hausse.

Outre le constat précis de l’enchaînement des décisions politiques, des évolutions économiques et financières qui ont conduit à l’explosion de la bulle immobilière américaine, outre sa déflagration qui se propage depuis sur le monde, et particulièrement en Europe, cette émission d’analyse met en avant, dans sa seconde partie, l’impunité dont ont bénéficié les banques spéculatives, les agences de notations et tous les intervenants du réseau financier impliqués dans la titrisation des actifs dits « pourris ». Il apparaît que ceux-là, qui sont considérés comme les principaux responsables de cette crise, en sont devenus les principaux bénéficiaires. D’abord, leur audience devant le Sénat américain ne déboucha sur aucune peine : on leur demanda de reconnaître leur responsabilité et de payer une amende. Ensuite, ils furent renfloués par les fonds publics et purent ainsi continuer d’exercer sans être contraints de changer leur méthode de spéculation qui relève du jeu de casino.

Pourquoi n’ont-ils pas été punis ? Pourquoi n’ont-ils pas été mis hors d’état de nuire ? La réponse est simple : parce que si ces acteurs de l’économie disparaissent du jeu, le jeu s’arrête. Le système économique s’effondre. On peut imaginer que cet effondrement entrainerait l’évaporation pure et simple des épargnes des particuliers, ainsi que l’arrêt du paiement de tous les salaires, prestations et allocations versées par les puissances publiques. En l’espèce, l’application d’une décision de justice aurait produit un résultat plus catastrophique que de laisser aux responsables de la crise toute liberté d’agir.

Il y a cependant des victimes : les Américains les plus pauvres auxquels on a vendu ces prêts dits « à neutrons » parce qu’il était prévu que, comme les armes du même nom, ils éliminent les gens tout en laissant les bâtiments intacts. Il y a les Grecs, les Espagnols, tous les peuples qui voient l’État leur demander des efforts immenses pour lutter contre cette dette publique qui a augmenté avec l’amoindrissement d’une fiscalité auxquels les bénéfices des capitaux échappent, avec leur fuite vers les paradis fiscaux, avec l’intervention des États pour renflouer ces mêmes banques. L’injustice est patente mais il n’y a pas de mouvements de rébellion populaire contre elle sinon quelques feux devant les Parlements : manifestations très symboliques. Les plans d’austérité soulèvent des mouvements de colère mais sont en fin de compte acceptés depuis plus de 3 ans par les Grecs, un peuple présenté comme corresponsable du fait de son irresponsabilité fiscale.

On est donc devant une escroquerie de masse que ni la lente justice institutionnelle, ni l’immanente justice populaire ne se résolvent ni à punir, ni à empêcher. Certainement qu’au fond de nous, et je parle là des gens du peuple, nous savons, comme les acteurs de la justice officielle, que la mise hors d’état de nuire des responsables de cette escroquerie nous nuirait plus que la poursuite de l’escroquerie. Admettant ainsi que nous sommes tous complices de ce système économique ultralibéral, et que s’il est néfaste, il est aussi le seul que nous sommes en mesure de mettre en œuvre, nous admettons que nous n’avons plus d’utopie et, paradoxalement, que nous devons pour survivre nous escroquer nous-mêmes. Lire la suite »