Frédéric Sorgue

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Le français, plus pessimiste que l’afghan ?

In Mauvais esprit on 9 février 2012 at 9:01

« Lorsque la mémoire était la seule écriture, l’homme chantait.

Lorsque l’écriture naquit, il baissa la voix.

Lorsque tout fut mis en chiffres, il se tut. »

Robert Sabatier.

Les périodes pré-électorales sont des printemps propices à la floraison des conneries. Surtout lorsqu’on a bien préparé le terreau avec la bêche de la crise.

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Depuis quelques semaines, j’entends régulièrement de très sérieux spécialistes déclarer, sur de très sérieux médias, que les français sont le peuple le plus pessimiste du monde. Chaque fois, l’affirmation fracassante est suivie du même bouquet final : « Plus pessimistes encore que les afghans ! »
Outre que ce n’est pas cela qui va m’inciter à l’optimisme, l’annonce aurait plutôt tendance à paralyser la réflexion. Face à ce constat stupéfiant, il reste une émotion composée à la fois d’impuissance et de colère, de honte et de souci. C’est d’ailleurs peut-être ça, le pessimisme. Ceci dit, cette réaction elle-même est certainement due à ma nationalité française… Espérer devient drôlement compliqué !

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Pour sortir de l’hébétude et du ressentiment, je prends donc le parti de cogiter.
Si l’on admet cette affirmation selon laquelle les français sont plus pessimistes que les afghans – ce que font les très sérieux spécialistes – on admet qu’il est possible de mesurer de façon scientifique le pessimisme mondial.
Il faut donc alors admettre qu’il existe en 2012 la méthode, les techniques et les moyens pour évaluer l’absence d’espérance des populations.
Il faut donc admettre également qu’une batterie de questions, posée à un panel représentatif de chaque nationalité, permette non seulement de mesurer le pessimisme de ce peuple, mais aussi de le comparer de façon significative à celui des autres peuples et ce, quelles que soient leurs références culturelles, leur histoire et leurs aspirations.

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Nul besoin d’être un scientifique chevronné pour supposer qu’un questionnaire visant à mesurer le pessimisme comportera des interrogations sur la vision qu’on a de l’avenir.
Or, la vision qu’un peuple développe de son avenir dépend de son histoire, plus ou moins récente, et de son actualité, si tant est que ce peuple ait accès à l’actualité, que ce mode de connaissance existe pour lui.
Par exemple, pour le français lambda, les possibilités d’avenir actuellement évoquées par les médias de masse ne peuvent nourrir que son pessimisme, au regard de la période historique dont nous semblons sortir : période de longue stabilité politique, où le niveau de vie et la richesse du pays n’ont cessé de croître sans être durablement remis en question par les diverses crises, excepté la dernière.
Quant à l’afghan lambda, nous serions bien en peine – dépourvus de l’expérience d’être afghan –  de soupçonner comment il envisage son avenir. L’afghan lambda a eu la chance de survivre (puisqu’il répond au sondage sur son pessimisme) à l’invasion soviétique des années 80, à la prise de pouvoir des talibans dans les années 90, il voit aujourd’hui son pays contrôlé, pour une partie, par des chefs de guerre et, pour l’autre, occupé depuis plus de 10 ans par des forces armées occidentales qui semblent devoir bientôt se retirer. Et tout cela ne semble pas suffisant pour susciter chez lui plus de pessimisme que chez le français…

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Mais l’afghan lambda n’a vraisemblablement pas accès à des sources d’information aussi développées que les nôtres : il n’est pas récepteur des flux incessants d’analyses et de prospectives que véhiculent les médias.
On pourrait donc penser qu’il n’a pas connaissance de tous les paramètres lui permettant d’espérer « à raison ». Par exemple, l’afghan ignore certainement qu’un rapport américain, secret  mais évidemment révélé par la presse occidentale, affirme qu’au départ des militaires de l’OTAN, les talibans seraient prêts à reprendre le pouvoir. Voilà qui pourrait déprimer notre afghan, à moins qu’il n’adhère à l’idéologie des talibans…
Dépourvu de médias, l’afghan n’a pas non plus – et c’est capital pour garder espoir – à supporter d’entendre régulièrement des inepties selon lesquelles il serait moins pessimiste que le français dont il doit, à coup sûr, envier le niveau de vie. Tandis que le français surinformé apprend que l’afghan, dont il n’envie en rien le niveau de vie et qui, à ses propres yeux, aurait de bonnes raisons d’être plus pessimiste que lui, l’est en fait moins, ce qui finit de désespérer le français de lui-même…
A poursuivre ce raisonnement, on en viendrait vite à déduire que c’est le français qui désespère « à raison » et l’excès d’informations, d’analyses et de scénarisation de l’avenir qui nourrit notre pessimisme. Puis, par voie de conséquence, que le moindre pessimisme de l’afghan serait en fait dû à son ignorance. Notre absence d’espoir serait ainsi le produit de notre culture, de notre connaissance et de notre extrême lucidité… Interprétation trop à notre avantage pour être recevable sans critique. Nous avons tout de même cru pouvoir exporter là-bas la démocratie, preuve que nous sommes tout au moins aussi ignorants que les afghans.

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Afghan, français ou autre, notre réponse à une question interrogeant notre vision de l’avenir dépend de notre vision de l’Histoire. C’est-à-dire aussi bien de notre connaissance et de notre interprétation de l’Histoire que de ce qu’est l’Histoire pour nous : fruit de dieu, almanach des passions humaines ou conséquence de l’évolution d’idées comme la liberté, l’égalité et la fraternité ?
En clair, quelle que soit notre nationalité, notre vision de l’avenir dépend de qui porte à nos yeux la responsabilité de ce qui se produit : l’Homme ou bien plus que l’Homme ? Et, pour ceux qui estiment ne pas avoir l’entière responsabilité de l’Histoire, le mot « avenir » signifie-t-il la même chose que pour ceux qui estiment bâtir l’Histoire ? A-t-il la même importance, la même exigence, la même couleur ? S’y projettent-ils de la même façon, avec les mêmes attentes, le même engagement ? Que valent alors des réponses apportées par deux panels nationaux différents, que valent leur étude et leur comparaison si ces peuples ont une histoire et une vision de l’Histoire tout à fait dissemblables ?
S’il était réellement possible de mesurer de façon scientifique le pessimisme des peuples, il s’avèrerait en tout cas impossible de trouver un sens quelconque à la comparaison des résultats.

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Les défenseurs de la mesure du pessimisme mondial, s’il y en a, argumenteront en disant que ce qui est réel, c’est ce qui est vécu et que ce qui est vécu, c’est ce qui est ressenti.
La réalité n’étant dès lors qu’interprétation, les circonstances importent peu et, à circonstances incomparables, on sait tout de même, grâce à eux, que le français est, de façon générale, plus pessimiste que l’afghan.
Plus pessimiste d’ailleurs ou moins optimistes ? L’étude permettant de mesurer le pessimisme d’un peuple, permet-elle aussi d’en mesurer l’optimisme ? Par exemple, si l’afghan obtient un score de 34% de pessimisme (alors que le français en aurait 45 %), cela signifie-t-il que l’optimisme afghan représenterait,  dans sa psyché afghane, 66 % (quand la psyché française n’en serait qu’à 55%) ? Ou  faut-il une autre batterie de questions, une méthodologie et des moyens de sondage différents de ceux qui servent à mesurer le pessimisme d’un peuple pour mesurer son optimisme ?

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Plus on questionne ce « résultat » posé en « vérité », plus on se voit poindre son absurdité intrinsèque.
Qu’une étude pareille puisse être menée, que ces résultats soient validés et diffusés – ou validés par leur diffusion même – via les médias de masse, par les politiques, les sociologues, les éditorialistes et analystes divers, jusqu’à obtenir le statut de vérité scientifique, servant ensuite de matière à débat et d’argument dans n’importe quelle conversation, de comptoir ou de fond, au point que n’importe qui puisse désormais affirmer que  « le français est plus pessimiste que l’afghan » sans passer pour un fumiste, est à mon sens un symptôme de plus du recul de l’esprit critique dans notre culture.
Ce recul est le revers d’une avancée, celle de l’esprit comptable.

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Nous sommes entrés dans un temps où tout doit être chiffré, mesuré, évalué, comparé.
Le benchmarking envahit, comme les autres formes d’analyse de la relation commerciale, l’analyse de notre société, de notre histoire, de nos valeurs.
On constate aussi que les formes d’expression commerciale (slogans, promesses, répétitions des arguments, principes de rédaction marketing) sont de plus en plus utilisées dans la création télévisuelle, cinématographique ou même littéraire.
Cette avancée de l’esprit comptable se doublant de la perte de puissance des pays européens, et de leur prochaine relégation sur le banc des nations de 3e rang, cette avancée prend, bien au-delà de l’aberration de la mesure du pessimisme mondial, l’aspect d’un délire collectif.
Nous ne parvenons plus à prendre la distance critique nécessaire à l’analyse d’une information dès que celle-ci est chiffrée ou comparative. Nous l’acceptons en l’état, nous l’intégrons à nos raisonnements et nous lui conférons ainsi le statut de vérité, car ce qui vrai dans un monde organisé en réseau, c’est ce qui est diffusé par ceux qui ont de l’audience.
(Le réseau est un meilleur vecteur pour l’esprit comptable que pour l’esprit critique : c’est une question de forme, et l’esprit comptable a la force de frappe des chiffres et des schémas pour s’adapter aux formes les plus efficientes du réseau, quand l’esprit critique n’a que l’humour si tant est qu’il soit concis.)

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Mais voilà : la « vérité » sur le pessimisme français a été entendue, enregistrée et reprise par les rois de l’audience, et elle est devenue vérité indiscutable, absolue… Jusqu’ à la prochaine. Le français est plus pessimiste que l’afghan.
Que va-t-on faire maintenant avec cette découverte capitale ?
Et bien d’abord, c’est évident, rechercher le moyen de passer devant les afghans dans la grande course mondiale au moins de pessimisme possible !
Parce que, bien sûr, on ne pouvait déduire de cette découverte qu’une seule chose : nous étions les derniers dans cette compétition ! Quel peuple en effet, sinon ces français coupeurs de têtes et grévistes rétrogrades, pourrait être plus pessimiste que ces afghans qui, eux, auraient de bonnes raisons de faire la grève générale de l’espoir, voire de s’auto-décapiter ?
Nous, français, nous sommes les derniers et nous ne pouvons pas le rester ! Nous ne pouvons d’ailleurs le rester dans aucun domaine : il faut donc trouver l’espoir, le rêve, le courage, le changement, ce que vous voudrez, défaitistes gaulois, et on va venir vous la vendre la solution de l’optimisme pendant la campagne présidentielle.

Frédéric Sorgue

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