Frédéric Sorgue

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Le mariage pour tous : un espoir pour l’Eglise ?

In Mauvais esprit on 6 janvier 2013 at 10:10

Le combat du mariage pour tous se poursuit. Il ne provoque finalement que peu de réactions pour l’instant. Rien de très inattendu, rien qui rende le débat intéressant, rien
que des arguments prévisibles : l’égalité des droits et la liberté d’aimer d’un côté ; la Nature et l’enfant de l’autre.

Comme je le disais en août, le combat ne prendra sa vraie dimension que lors du passage du texte au Parlement. Les anti réclament depuis des mois un débat, insinuant qu’il n’a pas lieu et, lorsqu’il se produira dans l’hémicycle, ils devraient sans surprise le court-circuiter à cause de leur propre violence.

Ils ont beau avoir tenu leurs troupes jusque là, soucieux de ne pas réitérer le naufrage de leur opposition au PACS, les anti ne peuvent changer la nature de la Nature. La stupidité de cet argument, qui structure leur opposition au mariage pour tous,  ne laisse aucun espoir quant à sa durée de vie dans un débat parlementaire, pas plus qu’elle n’en laisse quant au seul argument qui reste après ça : la violence.

Dans le cœur législatif d’une République démocratique, l’argument de la Nature ne peut porter. Si la Nature devait être l’origine de loi, c’est la loi du plus fort qui résumerait l’ensemble de nos codes. On ne vote pas dans la Nature, on ne juge rien : on se bat. Et d’abord, la Nature c’est quoi ?  En l’occurrence, cette évidence qu’il faut un homme et une femme pour procréer. De cet état de fait, les anti glissent de la procréation vers la constitution de la psyché : ainsi, ce qui est nécessaire à la procréation – le spermatozoïde et l’ovule – devient, par simple analogie, la preuve « absolue » qu’il faut une détentrice d’ovaires et un porteur de testicules pour assurer le développement psychique de l’enfant ainsi que son éducation. Par un autre glissement, on nomme ces deux-là « mère » et « père » et l’on peut avancer dans le débat paré de son solennel argument de Nature qu’on croit évident. Indépassable.

L’analogie est un ressort bien connu de la pensée magique et, selon les anti qui utilisent ce biais, il faudrait donc admettre qu’il existe un rapport entre les éléments essentiels de la procréation des êtres humains et ce qu’ils deviennent par la suite…  Le moment est donc venu d’enfoncer deux fois des portes ouvertes :  d’abord, tous les homosexuels sont issus d’un rapport hétérosexuel ; et ensuite, le Droit – surtout le Droit français ! – ne peut en aucun cas modifier les conditions nécessaires à la reproduction sexuée des mammifères.

L’argument de la Nature ne devrait donc pas permettre aux anti d’obtenir ce qu’ils veulent : que le mariage reste ce qu’il est. C’est à dire plus grand chose : un rêve de petite fille qui se termine plus ou moins bien, et le dernier fossile d’une époque où l’Eglise structurait la société. N’arrivant pas à sauver ce vestige, les anti jetteront leurs tripes dans la bataille avec la conviction de ceux qui défendent la volonté de dieu : ils n’échapperont donc pas à leur propre violence. Les porteurs du projet doivent avoir pleinement conscience de ce risque pour se montrer aussi discrets, voire couards, dans un moment qui constituera nécessairement une charnière de l’histoire sociale française.

Mais il aurait fallu des anti un peu moins arc-boutés sur leurs idées toutes faites pour espérer sauver le mariage. Le drôle, c’est que les défenseurs de cette institution avaient, avec le mariage pour tous,  une voie royale pour lui conférer une nouvelle jeunesse. Imaginons un dirigeant de droite qui souhaite aux homosexuels la bienvenue dans ce modèle familial que sa famille politique défend et promeut de façon historique, un dirigeant qui réclame pour eux tout droit à l’adoption, à la fécondation in vitro, de façon à ce qu’ils puissent fonder leur famille et à bénéficier de la politique familiale du pays… Certes, on peine à l’imaginer en France ce dirigeant de droite : mais il se poserait en défenseur extrêmement moderne des fondamentaux de son parti politique – famille et mariage – et il convaincrait à coup sûr ce nouvel électorat, très sensible à ces mêmes fondamentaux puisqu’il réclame le droit d’y accéder.

Imaginons maintenant une Eglise catholique, agonisante depuis des décennies, qui regarde cette volonté des couples homosexuels de s’inscrire dans sa tradition millénaire comme la reconnaissance  de son influence. Imaginons une Eglise qui, voyant enfin la société civile évoluer dans son sens, celui de l’union de deux êtres qui s’aiment, déciderait d’ouvrir ses portes aux mariés qui sortent de la mairie. Imaginons que l’Eglise annonce qu’elle sacrera les couples de même sexe comme elle le fait pour les autres. Imaginons le choc : quelques vieux bigots en moins sur ses bancs, mais tellement de nouveaux croyants. L’Eglise ferait alors du mariage pour tous le moyen le plus inattendu et le plus efficace de retrouver son influence perdue dans la société française. En même temps qu’un nouveau vecteur pour diffuser la foi et la Bonne Parole qui lui sont chères.

Il suffit d’imaginer. Certains diront que c’est précisément là le problème, que ceci est impossible sinon dans l’imagination. Je ne suis pas certain. Avant tout, c’est impossible dans un pays extrêmement rigide, où les dirigeants et les autorités morales manquent à la fois d’intelligence et d’audace, où le peuple n’ose plus rien, même pas l’imagination. C’est impossible en France. Il suffit de regarder tout près cette très flegmatique et agaçante Angleterre pour s’apercevoir que ce n’est pas irréaliste d’imaginer un scénario pareil : David Cameron, le premier ministre britannique, un homme issu d’une droite dure et traditionnelle s’est déclaré favorable au mariage homosexuel. Et ce n’était pas de l’humour anglais.

Frédéric Sorgue

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L’anthroplogie selon les Evangiles

In Mauvais esprit on 12 septembre 2012 at 7:17

Réaction à l’article de la Croix : « L’Eglise refuse de se laisser enfermer dans un débat réligieux. »

L’Église sur le terrain de l’anthropologie ! Je dis : « enfin ! ».

Le catholicisme européen ayant déjà reconnu l’aspect symbolique du texte de la Genèse, il peut maintenant, sans craindre le ridicule, se servir de l’Histoire toujours en construction de l’Homme pour asseoir son argumentaire contre le mariage gay. Tant qu’à admettre ce que les catholiques d’il y a 150 ans prenaient pour une injure à la Vérité Révélée de leur texte sacré, je ne saurais trop leur conseiller de ne pas rester dans la demi-mesure, demi-posture.

L’anthropologie voit plus loin, et plus large, que la société occidentale telle qu’elle s’organise depuis que le christianisme en est devenue une structure essentielle. Il y eut, bien avant notre organisation sociale fondée sur une famille modèle Adam-Eve-Caïn/Abel, et pendant des périodes beaucoup plus longues, des sociétés organisées autour de fratries, d’association de femmes, ou d’hommes, qui élevaient les enfants dans des conditions n’offrant pas la situation prétendument idéale maman/papa/bébé… Engels « L’origine de la famille, de la propriété et de l’État » voilà une bonne lecture à conseiller – sans rire ! – à tous nos amis catholiques qui en appellent aujourd’hui à l’anthropologie…

Mais j’en entends déjà certains en appeler ensuite à la Nature, la fameuse, l’indépassable, qui, exigeant des cellules mâles et des cellules femelles pour concevoir la vie, exigerait aussi que l’enfant, pour bien évoluer, soit entouré d’un mâle et d’une femelle. D’un point de vue strictement intellectuel, on voit apparaître là une démonstration par analogie typique des arguments de la pensée magique… C’est qu’à force de lire les anthropologues, certains catholiques ont oublié ce que le fervent chrétien Pascal a éclairé de cette idée de Nature au fil de ses Pensées. Bien sûr, la « Nature » dépasse sans cesse notre compréhension humaine : elle ne produit de règle que selon l’échelle du regard que nous portons sur ses manifestations. Changeons de focus et la Nature ne produit plus de règles mais une exception…

Cependant le bon sens me répond déjà « Blablabla, il faut bien un homme et une femme pour concevoir un enfant, non? » Indubitable. Et alors? Et après ? Je rassure les catholiques inquiets : le Droit – surtout le Droit français ! – ne peut en aucun cas modifier les conditions nécessaires à la reproduction sexuée des mammifères. Il n’en a d’ailleurs même pas l’intention. Mais je croyais que vous invoquiez le bien-être et l’éducation de l’enfant, ce qui n’a rien à voir… J’ai dû me tromper. Comme se trompent ceux qui pensent encore que le Droit devrait reproduire les règles de la Nature (ces règles qu’ils ont auparavant actées comme étant immuables…). Si le Droit trouvait son essence dans l’état de Nature, la loi qui nous oblige serait toujours celle du plus fort et il faudrait un nouveau Christ pour mettre en cause cet ordre injuste digne d’un empire cruel !

Frédéric Sorgue

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Notre Père des pédales

In Mauvais esprit on 17 août 2012 at 7:29

Bien avant d’être homosexuel, j’ai prié.

On m’avait parlé de Dieu à l’occasion d’un décès ; je commençais mon catéchisme ; je croyais fort. Et j’aimais prier… J’aimais ce rituel d’endormissement entre la station debout et l’horizon du sommeil, ces mots marmonnés qui résonnaient entre le réel et le rêve comme des formules magiques capables de modifier et l’un et l’autre.

Catéchisme aidant, j’ai cessé de prier.

Observer l’Eglise, sa façon de m’apprendre le monde, sa volonté de guider mon esprit en lui condamnant certaines voies ont liquidé ma joie de prier. Je préférais la joie de lire, et pas des gens bien : des gens mal. Avec eux, je parvenais à me représenter un monde qui ressemblait à ce que j’observais autour de moi. Des passions qui étincèlent dans le bouillon d’une absurdité intolérable et magnifique. Quant à ce que j’observais à l’intérieur de moi, c’étaient deux passions qui se formaient, l’amour des hommes et l’amour des mots.

J’ai appris à écrire en m’amusant à détourner vers l’obscène les prières officielles.

On était dans les années 80, la société française poursuivait sa très lente libéralisation et l’influence millénaire de l’Eglise sur cette Nation, qui déclarait être sa fille aînée, s’avérait toujours déterminante selon moi. J’identifiais là mon principal ennemi, celui qui m’empêchait de vivre mon amour au grand jour comme le faisaient les jeunes gens de sexe différent en s’embrassant dans la rue. C’était la parole de ce dieu qui déterminait la Nature et cette Nature qu’invoquaient les croyants pour permettre ou interdire l’amour. Mon projet de jeune plumitif gay était donc d’abattre et la parole de ce dieu et la Nature. Tout simplement.

Pour voir l’influence de l’Eglise se réduire, je n’ai pas eu besoin de prière.

Le progrès explosant au cours des années 80, 90 et 2000, sous ses formes les plus séduisantes, technologiques et commerciales, l’espoir trouva en lui davantage de nourriture que dans la foi catholique. Les jeunes générations finirent par regarder l’Eglise comme un machin sans intérêt et, pour ceux qui avaient la foi, ils la cantonnèrent dans leur sphère privée, voire intime. Il n’y eut guère que le voile des musulmanes pour réassocier une problématique religieuse à la question du droit de chacun à disposer de son corps dans le domaine public. D’un point de vue très personnel, j’habitais avec un garçon dans une assez grande ville sans connaître de problème d’homophobie. Puis le PACS est arrivé et si, grâce à ce pacte, notre amour nous ouvrait presque le droit de partager des biens, nous donner un baiser dans la rue restait toujours un défi. Cependant j’ai fini par ne plus y penser, par ne plus le désirer, par ne plus même en vouloir à l’Eglise.

Je me surprenais même à éprouver de la commisération envers ceux qui priaient.

Bien sûr, mon projet d’écrire un évangile subversif tomba à l’eau ou, plus exactement, à l’âge. La révolte de la jeunesse fanant, j’ai regardé dieux, fois et religions comme d’inéluctables aberrations. Egarés dans l’infini de l’univers, confrontés à l’absurdité de l’existence et ivres de la beauté de la vie, nous n’avons pas de meilleur anxiolytique que la pensée magique. Croire que la Raison pourrait un jour supplanter des superstitions aussi perfectionnées que les trois monothéismes est non seulement vaniteux (il faudrait admettre que l’esprit humain est en mesure de comprendre la totalité d’une création dont il n’est qu’une infime partie), mais relève également d’un idéal tragicomique (il suffit de voir se jouer la farce des hommes pour constater que la Raison a déjà assez de peine à constituer le fondement d’une République).

J’en étais là le 15 aout 2012 quand le cardinal André Vingt Trois a écrit une prière pour la France. Lire la suite »