Frédéric Sorgue

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La rivière (extrait)

In Mauvais esprit on 11 avril 2012 at 7:00

L’eau parlait. Elle n’arrêtait pas en dansant. C’était une course que ses interminables membres faisaient tout le long de ses bras, de ses jambes, tandis que sa pierre, sa pierre parce qu’elle possédait l’inclinaison idéale, formait un siège vertical maintenant son corps stable et ses membres étirés, ballotés ainsi depuis des heures, en suspension. De l’eau, il ne sortait que la face. Les oreilles dessous suivaient le chant de ces coulées entrelacées. Il sentait leur passage, leur force, leurs fluctuations parfois à fleur, en rythme avec leur long fleuve de son. Les eaux parlaient. La petite eau, aiguë, qui tintait et l’épaisse qui roulait sourdement, et toutes leurs autres sœurs de tous les autres tons. A les entendre, il connaissait leur voyage, il pouvait sentir leur part de source et de neige fondue, entrevoir même leur avenir plus loin, la mer à presque deux jours, et ses remuements de houle et de hors-bord. Les eaux descendaient vers là-bas, vers cette baie dont il gardait le souvenir précis de la lumière. Mais l’eau disait : reste, reste-là et suce ton souvenir jusqu’à ce qu’il disparaisse et quand il aura disparu, tu n’auras pas bougé, tu seras toujours ce rondin de bois aux branches souples avec lesquelles je joue, et puis tu ouvriras les yeux et dans le ciel là-haut, tu verras seulement l’heure qu’il est.

La saison voulait ça. La rivière voulait ça. L’air et le soleil, la durée des jours, l’espace le plus profond, dans ce large précipice bleu qui plongeait au-delà des contreforts de la vallée vers l’infini des choses inconnues, tout l’univers voulait ça. Il avait ouvert les yeux. Il était ce corps immobile dans la rivière depuis des heures, comme la saison voulait. Il était là. Corps et eau. Pas d’âme. Pas d’âme, il pensa en enfonçant l’œil dans le ciel, jamais d’âme, la nuit monte… Il allait falloir rentrer. Le soleil avait glissé, la rivière devenait argent, le masque de la vallée se déployait le long de ses parois, de la forêt. C’était l’heure. Il fallait rentrer, il fallait sortir… Il n’en avait jamais assez. La grande respiration qu’il prit d’un coup fit presque mal. Puis il bascula toute sa tête sous la surface de l’eau.

 

Frédéric Sorgue

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Désamour

In L'abri de rien on 18 mars 2012 at 1:36

L’été est écrasant,

L’été est anguleux.

Tu ne distingues plus les nuances.

Sous ce soleil de tyran,

Sous sa courbe course sans obstacle,

Je me remémore ces passages de nuages,

L’hiver dernier, à la trappe de notre maison.

Il n’y a plus aucune ombre sur notre amour.

Je pars au bord du lac chercher une poésie

– L’été a séché toutes les herbes ;

Et je la retrouve bien plus tard dans notre lit, à ta place,

Où tu dors, creux comme une souche.

J’aime encore contempler ton péché sommeillant,

Parfois l’effleurer encore de ma main,

Mais très doucement, car je crains à cet instant

De briser l’ange assis sur ton visage,

Et je refais encore ce geste – il est parti.

L’été est écrasant,

L’été est anguleux.

Je ne distingue plus les nuances.

Le ciel brûlant plaque

Mon corps sur cette rive de cailloux

Qui irradie de la même force que lui,

Cette lumière dure où je recherche toujours,

Avec des mots aléatoires, notre harmonie rompue.

Nous nous sommes aimés :

Comment aurions-nous pu nous comprendre ?

Frédéric Sorgue

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Chrysalide

In L'abri de rien on 22 février 2012 at 9:05

(pour Ezio)


Rien…

Et puis cette forme

dans l’espace confiné, aveugle, profond

apparaît animale, quasiment étrangère,

pourvue des caractères du vivant :


étincelant papillon danse sur l’axe de son cœur creux, s’enroule et se projette, respire et se resserre, se camoufle, s’irise, se déploie, miroite, trébuche, s’assombrit, se déchire, se relève, s’illumine, s’entrelace, hoquète et minaude, improvise, irradie, se recoiffe, s’accomplit, s’immobilise


– forme humaine après cette parade –


j’observe

la croissance de ton ombre ravi,

atomes à si peu de secondes,

dans ce désordre éblouissant.


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