Frédéric Sorgue

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Les saisonniers

In L'abri de rien on 11 novembre 2013 at 11:56

Vous disiez :

« Faut se tirer.

C’est notre dernière saison. Tous ces beignets, ces parasols, ces garçons, c’est l’enfer, je parviens même plus à m’en imaginer la fin.

Avant ça brûlait dedans, tu te souviens ? Nos nuits de bière sur la plage ? A chercher dans le feu nos chansons ?

Avant l’été ça grandissait, ça grandissait comme nos cloques sur la nuque, comme on se fendait fort la gueule, comme notre musique grandissait et il était là tout entier notre grand voyage.

Avant ça brûlait, et puis on a dû éteindre le feu parce que les flics sont venus l’interdire, parce que ce putain de littoral est en danger, parce qu’il faut plaire aux russes, aux qataris, aux taïwanais, et qu’en vacances ces blaireaux tolèrent pas le moindre mégot sous leur transat d’où ils admirent cette baie légendaire dans laquelle leurs palaces, leurs voiliers, leurs jet skis répandent lentement leur merde et nous pourrissent l’été.

Faut se tirer.

Faut se tirer, retrouver la fête, qui chante, qui danse, qui sue, et répandre notre merde à nous ailleurs, à Bali, Saint-Martin, on s’en fout et on s’affalera dans les mêmes palaces, on singera l’aventurier sur les mêmes voiliers…

L’été est partout, le voyage ne fait plus rêver, toute la joie, tout cet espoir, cet inconnu, ce rien devant, cet immense, même l’immense de la mer, tout s’est ramassé et commence à se ressembler.

Il reste quoi ? Peut-être une île, une vallée ?

Regarde : partout où tu vas, tu mates toujours le même horizon pour t’évader, et c’est celui de ton tactile.

Tu vois, j’en suis sûr, c’est pour ça qu’on en a jamais assez, qu’on joue, qu’on boit, qu’on nique, qu’on s’arrête pour regarder les méduses, les accidents, les noyés. C’est ce dur bonheur de savoir que l’on vit ici et, où qu’on aille, qu’on se retrouvera ici, que tout est là, que tout nous est donné, qu’on l’a voulu et qu’on y est…

Tous ces surfeurs, ces bikinis, ces tubes de l’été, ces matchs de volley et tous ceux qui errent trop habillés au milieu de ce bordel de sable et d’ambre, trop vieux, trop moches, trop coincés, trop religieux : tout le monde bouffe de cette joie produite à grande échelle pour s’en souler ou la gerber.

Faut se tirer. Je sais pas où, je sais pas comment, je sais pas grand-chose à part ce mouvement : partir, partir ailleurs, pour la saison suivante. Et si je ne peux plus partir dehors, je vais partir dedans…

Qu’est-ce qu’il reste ? Qu’est-ce qu’on est ? Pas plus que des moustiques : des saisonniers. En moins d’une seconde, on se tire

Tu peux sourire grand, c’est l’odeur du départ que tu commences à sentir, c’est l’odeur des chansons et c’est là qu’on doit aller, où elles sont, c’est là-bas, c’est dedans. »

Et puis vous buviez l’étincelle du mauvais soda que je vous avais servi. Votre guitare  résonnait des derniers crépitements des braises. L’obscurité de nos songes s’alanguissait dans le sable alentour. L’absence des touristes bruissait encore de leur vibration de peaux enduites, et j’écoutais notre silence s’éloigner sur la mer presque noire, invisible. Elle n’avait qu’une poignée d’étoiles à refléter ce soir-là. Pas loin, de l’autre côté de l’anse, la fête foraine tournait, retournait, galaxie conne. Vers la voûte du ciel jaillissaient ces cris qui ne peuvent pas s’éteindre, qui remontent à jamais des instants arrêtés sur pixels. Toutes ces joies que l’on joue pour avoir un peu à fredonner l’hiver prochain.

Frédéric Sorgue

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L’ombre de ta gorge

In L'abri de rien on 23 octobre 2013 at 7:31

Or l’automne brûlant, dévoué, à genoux,

– Durant cette saison où décroît le soleil,

Ton visage éclipsait mon plein midi pareil

A l’obscure apogée d’un dieu encore debout –

Déposant mon offrande à tes pieds de granit,

– La cendre d’un baiser, ma prière jalouse,

Ma peau, mon cœur aveugle et que tu les recouses,

Souverain colossal couronné du zénith –

J’implorais ta noirceur de m’éblouir au sang :

« Guéris l’astre aussi noir qui darde dans mes veines… »

– Or plus je te vénère, or mieux tu me dédaignes ;

Et l’ombre de ta gorge est mon seul firmament.

L’étoile flamboyante où trônait ta figure

Brillait d’un long silence vainqueur et ténébreux.

Idole à contre jour ébouriffée de feu,

Tu ouvrageais le ciel d’une sombre serrure.

Frédéric Sorgue

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L’économie absolue

In Mauvais esprit on 8 avril 2013 at 5:19

1. L’Europe replongera-t-elle dans l’histoire ? Cette énergie en mouvement qu’elle a perdue depuis 1989, depuis la chute du contre-modèle ? Depuis que l’alternative d’une économie totalement étatique a démontré son invalidité ? Depuis que, n’ayant plus de frontière idéologique, le marché libre occupe l’intégralité du champ économique et gagne tous les pans de notre société – politique, éthique, intellectuel, artistique – pour les dominer ? Depuis, nous agissons comme si l’histoire était finie.

2. Il semble ne plus y avoir qu’une seule voie pour les peuples d’Europe : poursuivre le modèle qui nous a conduits là. Reste à savoir où… La confrontation des idées, des projets, des volontés, tout l’aliment de l’histoire a disparu : la réalité n’est plus cette matière sur laquelle nous avons la main, argile à former par l’opposition, le débat, la lutte ; désormais, la réalité est une donnée. On la référence, on la chiffre, on la numérise et, par conséquent, on n’éprouve plus la nécessité d’en faire le récit. On la subit, on ne l’invente plus. On accole statistiques et actualités, dans un zapping d’évènements où s’amenuise, au fur et à mesure que l’on compulse les informations, la possibilité d’en extraire du sens par la réflexion. Au sens, on a substitué les données. Aux valeurs, les évaluations.

3. Jusqu’à présent, le modèle de notre économie a permis aux peuples européens de vivre librement, en développant à la fois leurs moyens et leurs espérances. La plus importante, la fondatrice, était que, de génération en génération, les enfants jouissent d’un niveau de vie supérieur à celui de leurs parents. Durant plusieurs décennies, nos prédécesseurs ont eu la chance de voir cette espérance se réaliser. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Ce mouvement, désigné par le mot fourre-tout de progrès, qui englobait aussi bien les avancées sociales que les innovations techniques, semble s’être interrompu en Europe avec l’apparition de ce qu’on appelle – d’un autre mot fourre-tout – la mondialisation.

4. Inefficace à nous inclure dans cette mondialisation, alors que c’était pourtant son objectif revendiqué, notre modèle économique révèle son échec patent avec cette crise durable. Il apparaît impératif de le réviser, impératif si l’on souhaite que les peuples conservent les prérogatives et les droits dont ils ont hérité de l’époque où le progrès avançait. Il semble cependant difficile pour les dirigeants européens en responsabilité d’admettre que la ligne suivie depuis 20 ans conduise à une impasse. Et ce, même si leurs décisions ont pour seul résultat d’accroître les problèmes qu’elles sont censées résoudre.

5. Les dirigeants européens poursuivent cette ligne libérale entamée avant la crise, en la justifiant désormais par celle-ci, et après avoir renommé leur modèle rigueur. Étonnamment, ils se refusent à remettre en cause ce modèle, malgré son inefficience démontrée dans les pays où il s’applique. Ainsi, à notre époque où tout est jugé à l’aune de l’efficacité, un modèle économique faisant la démonstration de son inefficacité est validé, défendu et prorogé par ceux-là mêmes qui ont posé l’efficacité comme principe. Le paradoxe se poursuit quand les mêmes refusent d’adapter la rigueur, de l’adapter au seuil de tolérance des peuples, tandis qu’ils élèvent la capacité d’adaptation au rang de qualité essentielle pour tout acteur de l’économie. Les technocrates de la liberté ne sont pas différents des apparatchiks de l’égalité : ils se dispensent des principes auxquels ils exigent que les autres se plient.

6. Nous autres, observateurs aguerris, surinformés et incapables de la moindre réaction – puisque trop de réactions devraient découler de ce que nous observons – nous voyons ainsi s’installer devant nos yeux un modèle relevant de l’ordre absolu. Modèle bon par essence et par nature, envers et contre tout, que ce soit l’injustice, la souffrance ou l’expression populaire du refus. On se remémorera le « non » du 29 mai 2005 au référendum français sur le Traité de Rome, traité établissant une constitution en Europe et inscrivant, dans cette constitution, des choix politiques et économiques. On se souviendra que ce « non » à près de 55 % fut troqué par Nicolas Sarkozy contre son accession à la présidence de la République en 2007, ce qui mena finalement à la ratification du Traité modificatif de Lisbonne par le Parlement français un an plus tard. L’instance républicaine en charge de la représentation démocratique put ainsi, dans un exercice je crois inédit, se dédire du vote du peuple.

7. Où l’on constate que les dirigeants de notre pays ont estimé nécessaire de court-circuiter la volonté populaire dans son expression la plus directe, de façon à ne pas avoir à réformer le modèle politico-économique qu’ils posent en absolu. Irréfutable, imprescriptible et supérieur à ce que veulent les hommes, l’ordre absolu est pour toujours et à jamais la solution, quoiqu’il en soit des doléances, des volontés, des revendications et même de l’expression démocratique. Se justifiant par lui-même, l’ordre absolu doit s’appliquer pour le bien des administrés même si les administrés ne veulent pas de ce bien-là. L’ordre absolu les dépasse et reste, quoiqu’il se produise, un horizon indépassable.

8. Dans l’histoire, l’ordre absolu a prospéré sous diverses formes, en s’appuyant généralement sur les croyances religieuses. Le droit divin fondant les monarchies européennes il y a encore quelques siècles, ce droit divin contre lequel les peuples durent se soulever fut une des déclinaisons de l’ordre absolu. Aujourd’hui, dans un contexte de crise particulièrement marqué et angoissant, il faut considérer que nous soyons en train d’assister à une nouvelle de ses métamorphoses : l’économie absolue. Les lois économiques – du moins celles de l’économie libérale – deviennent à leur tour irréfutables, imprescriptibles et supérieures à la volonté des peuples. L’argument comptable est final et qui oserait aujourd’hui soutenir qu’il faut dépenser l’argent qu’on n’a pas et endetter les générations futures ?

9. L’absolu a pour lui de l’être. De sembler l’être du moins. Il crée le Tout et le Rien, le Bien et le Mal, le Réel et la Peur. Il a le dernier mot, l’imparable, qui amène immédiatement à la conclusion. Il n’y a rien au-delà de lui. C’est d’ailleurs à ça qu’on le reconnaît. Il polit les imaginations, tasse les espérances, c’est un grand terrassier des rêves. Avec lui, l’histoire est sérieuse – extrêmement sérieuse. C’est un art qui ne tolère ni l’amateurisme des idéologues du 20 h, ni l’indigence des critiques du réseau – les gens, cette masse, ne sont-ils pas toujours mécontents quoique l’élite fasse ? L’économie absolue n’a d’ailleurs rien à faire des articles comme celui-ci, elle ne les considère pas : comment s’y prendraient-ils tous ces « marxistes » velléitaires du web pour diriger mieux ce grand système économique, cette Rolls de la macro ?

10. C’est justice que d’autres peuples aient aujourd’hui accès au niveau de développement qui est le nôtre depuis longtemps. C’est justice que le développement progresse partout, se diffuse, se mondialise. Pour autant, la richesse n’étant pas infinie – pas encore ? – il faut bien que celle acquise par les uns manquent aux autres : en l’occurrence à la vieille Europe, habituée depuis des siècles à se tenir en bonne place parmi les dominants du monde. Or, à regarder l’histoire en face, on voit que la puissance militaire, économique, intellectuelle grâce à laquelle notre continent a prospéré et ordonné le monde selon des règles qu’il ne parvient plus à suivre, on voit que cette puissance est définitivement sur le déclin.

11. Redresser l’économie selon ces règles pour retrouver notre rang dans cet ordre est un effort non seulement désespéré mais stupide : le progrès ne se rejoue pas sans cesse, il a ses phases et nous avons dépassé celle qui déclenche, qui soutient et rend possible une croissance à grande échelle. Les vieux politiciens fondant tout leur paradigme idéologique sur cette forme de croissance ne peuvent admettre ce changement d’horizon ; l’élite de l’économie, qui doit tout à cette croissance forte, ne peut admettre que la manne doive être désormais partagée avec ceux qui en étaient encore privés il y a peu. La rigueur est censée permettre aux premiers de conserver leur pouvoir, aux seconds leur richesse. L’économie absolue est l’étape idéologique nécessaire pour faire plier les consciences, toujours sensibles au devoir, au jugement, aux évidences sans contradictions.

12. Cautionner et poursuivre le modèle économique actuel, fondé sur des ressources limitées, caractérisé par le gaspillage posé en principe, et par son impact dangereux sur notre milieu de vie est une aberration. Il faut inventer le progrès à venir, cette croissance durable qui succède à l’ultra-croissance et trouve les solutions aux problèmes que cette dernière pose de manière indéniable et inévitable. Nous devons tirer bénéfice d’un simple fait chronologique : avoir connu l’ultra-croissance avant les pays qui y accèdent aujourd’hui et être par conséquent en mesure d’estimer, avec un peu plus de perspective, si tant est qu’on s’y attelle, ses risques, ses ratages, ses aberrations.

13. Ne pas réformer un modèle économique dont nous mesurons les dangers, l’inefficience et l’absence de pérennité est une aberration au regard des générations futures. Emprunter, dépenser l’argent qu’on n’a pas, endetter les enfants qui viendront peut être justifié si cet investissement permet de les soustraire à un risque évident et à un échec assuré. C’est aussi un horizon pour empêcher le déclin européen et le réveil des vieux démons du vieux continent, extrémisme, xénophobie, violence, ce que la rigueur est précisément en train de faire en tuant la faculté de rêver des peuples et leur joie de s’imaginer demain.

14. Imaginer l’avenir requiert à un moment de passer à l’acte. Il faut être en mesure de saisir les leviers nécessaires à la réalisation du projet. Les rennes de l’histoire. Voilà ce que font toutes les générations libres : parier pour offrir ce qu’elles pensent être utile et bénéfique aux futures. C’est sur ce point que l’économie absolue commence à exercer ses pressions, sur le ressort de l’imagination, de la volonté, et si elle parvient à en prendre tout à fait le contrôle, s’il n’est plus possible de projeter pour ceux qui viendront un modèle économique que nous estimerons avoir amélioré, si le seul horizon autorisé n’est plus qu’un juste équilibre comptable, nous ne pourrons plus empêcher l’économie absolue d’installer tôt ou tard en Europe un régime autoritaire.

Frédéric Sorgue

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L’angle du baiser

In Mauvais esprit on 7 avril 2013 at 8:58

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Le pouvoir et l’absurde

In Mauvais esprit on 12 mars 2013 at 10:34

à B.H.B

1.Toutes les organisations idéologiques tendent à soustraire l’individu à son état de perdition, en prétendant conférer un sens à son existence absurde grâce à l’action collective, l’intérêt général, le chemin vers le paradis, l’honneur de la nation, la révolution, le progrès, etc etc. Ce faisant, l’organisation offre un moyen – peut-être le seul ? – de canaliser l’angoisse individuelle ; en échange, elle obtient que les individus lui délèguent une part de leurs responsabilités et de leurs prérogatives. Ils ont désormais quelque chose d’autre à faire que de survivre sans espérance. C’est ce que l’on appelle le pouvoir.

2.La condition humaine étant ce qu’elle est, et le progrès matériel n’y changeant définitivement rien – ce qu’ont montré 2 siècles de révolution industrielle –, les individus en viennent à ressentir, par une certaine ironie de l’histoire, l’organisation qui prétend les protéger comme une contrainte à leur liberté et à l’expression de leur individualité. Ainsi, malgré les missions et les projets collectifs, l’absurdité de la vie humaine, et l’angoisse qu’elle inspire, persistent. Cependant, les individus qui ressentent l’absurdité ne peuvent exprimer leur angoisse qu’en invalidant le contrat qui les lie à l’organisation. Pour gagner leur liberté d’expression, il faut qu’ils s’opposent à leurs seigneurs. Ils doivent dévoiler la mascarade du pouvoir.

3.Dans le cadre d’une organisation totalitaire, les individus finissent toujours par estimer que le pouvoir doit être repris, de façon plus ou moins violente, à ceux qui en ont abusé : ceux qui ont menti, ceux dont le projet ne protègent pas de l’absurdité, ceux qui au contraire l’ont rendue plus prégnante, plus atroce, plus angoissante, en détruisant les illusions auxquelles les individus ont cru, en les laminant à force de délaisser l’intérêt général au profit de leurs intérêts personnels et partisans.

4.Mais cela – on dira la révolution – valait pour des peuples qui espéraient remédier à l’absurdité. Or il semble aujourd’hui, à ce point de notre histoire, après la mort de dieu comme raison du monde, que nous puissions enfin être sûrs d’une chose : l’absurdité est consubstantielle à la vie consciente. Le retour du religieux et des extrémismes, les différentes réactions de peur et de régression des individus, ainsi que notre recherche obsessionnelle d’un bien-être inatteignable – parce que nous le possédons déjà et que nous l’ignorons – tout ces signes qui traversent nos sociétés démocratiques riches peuvent être interprétés comme les symptômes de cette seule certitude acquise au cours de notre développement intellectuel : l’absurdité de la condition humaine est indépassable.

5.C’est la force de nos sociétés démocratiques riches d’avoir mis en place des soupapes qui permettent aux individus d’exprimer librement leurs identités, leurs idéaux, leurs angoisses – tant que, ce faisant, ils ne remettent pas en cause la liberté d’expression – et de les exprimer sans que cela n’annule le projet commun et ses nombreux bénéfices. Encore faut-il que ce projet soit en mesure de nous distraire – et non plus de nous protéger – de ce qui apparaît désormais comme fondateur : l’absurdité. Encore faut-il aussi qu’il n’alimente pas lui-même l’angoisse existentielle de l’individu.

6.Si l’actuel système économique libéral mondialisé parvient parfaitement à nous distraire de l’absurdité, par une surenchère de biens de consommation, il est admis qu’il mène, à plus ou moins court terme, à la destruction des richesses vitales de cette planète. Nos sociétés démocratiques riches progressent, se développent vers un horizon démantelé et vide. En d’autres termes, nous nous dirigeons de notre propre initiative, et en toute conscience, vers ce même néant qui entoure l’existence humaine, et lui confère précisément son absurdité.

7.On pourrait évidemment imaginer qu’un plus juste partage des richesses produites permettrait d’ouvrir d’autres horizons. Ce serait naïf et infructueux. A partir du moment où un humain a pu jouir d’un certain niveau de vie, sur la base de quoi une organisation décrèterait-t-elle que ses contemporains et ses descendants n’y ont pas droit ? C’est donc la volonté de partage et d’équité qui finit par engendrer cette production effrénée, exponentielle, sans autre horizon que l‘effondrement sur elle-même. Et c’est donc notre désir d’œuvrer pour le bien général qui nous oblige à produire toujours plus de richesses tandis que, exactement pour la même raison, nous devrions produire moins de richesses et préserver celles de notre planète.

8.Avec un tel horizon, il sera intéressant d’observer dans les prochaines années comment cette organisation idéologique moderne, la société démocratique riche, cherchera à maintenir le point d’équilibre entre projet collectif et liberté individuelle, avec le suffrage pour catharsis. Distraire d’une absurdité qui devient de plus en plus criante et cruelle ne suffira sans doute pas à préserver le contrat social qui fonde le pouvoir. A moins de faire de la distraction une forme inédite, et particulièrement dangereuse, de l’oppression. Et de la démocratie un spectacle capable de soulager les individus aussi bien de l’angoisse devant l’absurde que de l’absurdité du pouvoir.

Frédéric Sorgue

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Magie verte

In L'abri de rien on 28 octobre 2012 at 10:11

 

Voir l’énorme du désir ondulant nu derrière une membrane. Il n’y a plus un objet, mais cette discorde tout à fait symbolique.

 

Toute chose dévore sa matière.

 

D’abord la maison est un cube, le ciel une sphère. Les formes se déforment, tombent puis redeviennent. La maison : un ventre ; le ciel, cette prunelle.

 

Voilà les ordres contrariés, le nouveau tempo du sang, sur lequel l’autre pensée

bouge avec la souplesse de l’air.

 

Ne plus aller sur cette terre durcie par le doute ou, marchant sur les mains, échapper à cette gravité qui prend jusqu’au plus léger rayon.

 

L’herbe est grasse sur les ponts de terre détournés. Atteindre ce moment où le temps se retire, lorsque, sous les étoiles microscopiques, le corps entend sa mémoire de plante.

 

Je descends sur cette promenade planétaire.

 

La vie était toute crispée – elle s’est détendue d’elle-même.

 

Mourir est une idée.

 

Je marche dans le temps, sur cette éponge de rien, qui efface, qui trace, qui efface…

 

Avant, j’imaginais des tragédies de bêtes, des transports saints, des amours parfums et ce dieu drôle qui viendrait nous chatouiller pour soulager l’éblouissante banalité de vivre.

 

Rien ne me consolait d’être à jamais un animal, sinon le mystère d’une mort ouverte à tout, ce retour à l’énergie sans véhicule et, parfois, la baise ou le jardinage.

 

Frédéric Sorgue

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Notre Père des pédales

In Mauvais esprit on 17 août 2012 at 7:29

Bien avant d’être homosexuel, j’ai prié.

On m’avait parlé de Dieu à l’occasion d’un décès ; je commençais mon catéchisme ; je croyais fort. Et j’aimais prier… J’aimais ce rituel d’endormissement entre la station debout et l’horizon du sommeil, ces mots marmonnés qui résonnaient entre le réel et le rêve comme des formules magiques capables de modifier et l’un et l’autre.

Catéchisme aidant, j’ai cessé de prier.

Observer l’Eglise, sa façon de m’apprendre le monde, sa volonté de guider mon esprit en lui condamnant certaines voies ont liquidé ma joie de prier. Je préférais la joie de lire, et pas des gens bien : des gens mal. Avec eux, je parvenais à me représenter un monde qui ressemblait à ce que j’observais autour de moi. Des passions qui étincèlent dans le bouillon d’une absurdité intolérable et magnifique. Quant à ce que j’observais à l’intérieur de moi, c’étaient deux passions qui se formaient, l’amour des hommes et l’amour des mots.

J’ai appris à écrire en m’amusant à détourner vers l’obscène les prières officielles.

On était dans les années 80, la société française poursuivait sa très lente libéralisation et l’influence millénaire de l’Eglise sur cette Nation, qui déclarait être sa fille aînée, s’avérait toujours déterminante selon moi. J’identifiais là mon principal ennemi, celui qui m’empêchait de vivre mon amour au grand jour comme le faisaient les jeunes gens de sexe différent en s’embrassant dans la rue. C’était la parole de ce dieu qui déterminait la Nature et cette Nature qu’invoquaient les croyants pour permettre ou interdire l’amour. Mon projet de jeune plumitif gay était donc d’abattre et la parole de ce dieu et la Nature. Tout simplement.

Pour voir l’influence de l’Eglise se réduire, je n’ai pas eu besoin de prière.

Le progrès explosant au cours des années 80, 90 et 2000, sous ses formes les plus séduisantes, technologiques et commerciales, l’espoir trouva en lui davantage de nourriture que dans la foi catholique. Les jeunes générations finirent par regarder l’Eglise comme un machin sans intérêt et, pour ceux qui avaient la foi, ils la cantonnèrent dans leur sphère privée, voire intime. Il n’y eut guère que le voile des musulmanes pour réassocier une problématique religieuse à la question du droit de chacun à disposer de son corps dans le domaine public. D’un point de vue très personnel, j’habitais avec un garçon dans une assez grande ville sans connaître de problème d’homophobie. Puis le PACS est arrivé et si, grâce à ce pacte, notre amour nous ouvrait presque le droit de partager des biens, nous donner un baiser dans la rue restait toujours un défi. Cependant j’ai fini par ne plus y penser, par ne plus le désirer, par ne plus même en vouloir à l’Eglise.

Je me surprenais même à éprouver de la commisération envers ceux qui priaient.

Bien sûr, mon projet d’écrire un évangile subversif tomba à l’eau ou, plus exactement, à l’âge. La révolte de la jeunesse fanant, j’ai regardé dieux, fois et religions comme d’inéluctables aberrations. Egarés dans l’infini de l’univers, confrontés à l’absurdité de l’existence et ivres de la beauté de la vie, nous n’avons pas de meilleur anxiolytique que la pensée magique. Croire que la Raison pourrait un jour supplanter des superstitions aussi perfectionnées que les trois monothéismes est non seulement vaniteux (il faudrait admettre que l’esprit humain est en mesure de comprendre la totalité d’une création dont il n’est qu’une infime partie), mais relève également d’un idéal tragicomique (il suffit de voir se jouer la farce des hommes pour constater que la Raison a déjà assez de peine à constituer le fondement d’une République).

J’en étais là le 15 aout 2012 quand le cardinal André Vingt Trois a écrit une prière pour la France. Lire la suite »

Amis

In L'abri de rien on 13 août 2012 at 6:54

Se réveiller dans le soleil – ou en rêver – près de vous, le front contre le ciel.

 

Je ne me souvenais de rien sinon l’humeur de la mer que je retrouvais, verte et claire, et de son odeur.

 

La plage avait grandie mais, toujours déserte, midi tombait.

 

Nous dormions là, rayons autour des cendres de notre veille, enfoncés dans cette farine blanche qui avait pris notre forme.

 

L’œil ouvert et, derrière, mes songes se poursuivaient sur le rythme des vagues… Et ce sable sous les ongles, ce sable dans les cheveux, sur les lèvres, les cils, ce sable dont on sentait, dans le moindre espace, la présence.

 

Je vous aimais.

 

Vos voix traversaient ma nuit du matin, joyeuses et nues de sens, sous ce ciel qui tremblait comme une feuille d’aluminium.

 

La veille, il s’était penché un peu vers nous, attentif à notre recherche des riens et, lorsque nous avions levé nos têtes pour le surprendre, il avait vite repris sa place tout en haut, mimant son indifférence de ciel.

 

Où les étoiles voyagent, immobiles, inimaginables.

 

Nous étions tombés là, ensemble face à l’infini, après notre bataille de désirs et de projets, vaincus par le sommeil des justes d’esprit.

 

Et vous dormiez encore, emmitouflés dans vos éponges. Dessous vos figures froissées, les rêves s’irisaient dans la lumière de ce midi.

 

Pas un mot. Je veillais sur vous en les regardant se dissoudre.

 

Frédéric Sorgue

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Conso conseil

In Mauvais esprit on 13 juillet 2012 at 8:48

Fixement, où s’entrelacent les trajectoires – je convoquerai les objets plus tard – l’axe du mal se déplace vers les transports aériens, les fluctuations boursières, les échanges internationaux, les impératifs de l’accomplissement personnel…

Je n’ai presque plus rien à raconter.

Je suis libre de rester avachi sur le canapé (acquis grâce au crédit cofidis) et de pénétrer peu à peu en méditation médiatique, libre de référencer les catastrophes et de décompter scrupuleusement les morts, les disparus, les blessés, les oubliés, les rescapés, les témoins de l’odyssée humaine facturée trente euros mensuels par mon opérateur télé-satellite.

Plus tard, il faudra s’extraire de l’appartement et gagner à découvert l’hypermarché.

J’avoue être particulièrement doué pour établir des listes de courses performantes. L’ordre des produits est déterminé par leur emplacement sur mon parcours entre les portes coulissantes et le tapis des caisses, où je les dispose selon des catégories qui faciliteront ensuite le rangement dans les placards de mon domicile.

Derrière mon front, la carte précise de la grande surface scintille en sur-brillance.

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Au bout du conte

In Mauvais esprit on 26 mai 2012 at 8:44

Au bout du conte s’étend la vie.

“Marche ou crève!”

Passe la frontière entre l’informe et la forme. Deviens et ne reviens jamais.

J’ai passé la douane lentement, l’air un peu triste. Je n’ai jamais rien eu à déclarer.

Là-bas, je me suis ajouté à la masse, j’ai apporté ma contribution à la queue.

Le monde était l’antichambre d’un secret pour moi.

J’étais un enfin ! Seul et unique, indivisible individu… Un de plus.

Avec les autres, on m’a retranché dans l’école. Il ne fallait pas prendre de risques : nous devions tous devenir, un jour ou l’autre, un résultat.

Dans l’enceinte de l’enseignement, la première leçon que j’ai apprise, celle qui me conduisait vers la souffrance, c’est la table de 1.

Tout revenait toujours au même, à moi, moi qui ne voyais, dans l’avenir éblouissant, que la multiplication des rencontres et des histoires.

Un, j’étais seul dans ce monde absurde.

Au travers du grillage qui encerclait la cour, je lançais des billes sur le trottoir en espérant un accident : un de moins… Une place se libérerait peut-être ainsi pour moi.

 

Frédéric Sorgue

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