Frédéric Sorgue

L’abri de rien

L’abri de rien

Recueil de poésies  sur Tumblr

1.

Perle rare

descend d’entre les morts

vers cette paume ouverte

Transporte là ce mot

semblable à ce que l’aurore dit.

Pur joyau

traversé de lumières

dépose des baisers

feux sur le seul instant

que ne rature ni la mémoire

ni l’oubli.

Cet éclair

ralenti à jamais

avance au milieu des

rangées de chaises vides.

Je retrouve

le goût de la parole

et le bijou précieux

Ma voix

Flamme des artifices

qui éclaire jusque sous la terre.

Frédéric Sorgue

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2.

Il est des arbres comme des hommes

Ils disparaissent le long des routes

Viens voir plus près de l’horizon

Ce sont les rêves qui s’enchaînent

Et puis je zappe vers mon prochain

Et puis j’arpente avec ma croix

Le monde devient ce chiffre

Qui s’allonge dessous mon doigt

Il est des hommes comme des chiffres

Ils se multiplient mécaniquement

On cherche un dieu dans la poursuite

On trouve un arbre qui arrête

Il pourrait lui aussi n’être qu’un résultat

Mais sa présence repousse la ligne du ciel

Il est des chiffres comme des arbres

Les hommes leur sont indifférents

Frédéric Sorgue

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3. Sur le passage

Maintenant, c’est le soir.

Les enfants rentrent chez eux.

Ils évitent les jardins, ils évitent les recoins, le côté de la rue où les lampadaires sont encore morts.

Il y a ceux qui sont pressés, il y a ceux qui lambinent, il y a ceux qui attendent le bus, ceux qui n’ont pas envie de quitter leurs copains, ceux qui avancent comme s’ils n’allaient retrouver personne au bout.

Il monte de leurs blousons et de leurs sacs l’odeur de la classe pleine de bordel et d’ennui, un parfum de barre chocolatée et de mauvais plastique qui a imprégné même leurs cheveux.

Chacun est le noyau du puissant univers qui tourne autour de lui.

Ce sont des astres endormis pour l’instant. Ils n’ont aucune lumière. Leur peau est trop épaisse pour laisser passer, du feu ardent qu’ils couvent, un rayon.

Maintenant, c’est le soir.

Les enfants rentrent chez eux.

Ils évitent les jardins, ils évitent les recoins, ce côté de la rue où les lampadaires ont refusé d’obéir.

Consciencieusement, les parents ont enseigné la crainte du crépuscule : “Rentre avant la nuit… De nos jours on ne sait jamais. S’il est trop tard, passe par les avenues éclairées. Et si quelqu’un vient te parler, dis-lui que le grand monsieur là-bas, c’est papa.”

Il y a ceux qui écoutent, il y a ceux qui croient, ceux qui ressentent leur crainte éclore. Il y a ceux qui n’ont rien entendu.

Dans le ciel au-dessus, les ténèbres se diluent peu à peu. Un moment de frayeur passe sur les visages des immeubles. Les portes claquent, les volets, les verrous.

Maintenant, c’est le soir.

Des enfants se sont attardés.

Ils ont pris rendez-vous avec les plus froides de leurs peurs. Les excuses ne manqueront pas. Les parents sont déjà prêts à accabler les circonstances.

Vous est-il arrivé de sentir comment l’ombre ramollit notre chair ? Elle la gonfle d’une étrange humeur, un peu comme l’alcool, la maladie.

Les enfants rentrent dans ce conte noir en frémissant. Leur désir est déjà là ; mais il dort. Cette nuit inconnue, où chaque étoile est une graine, leur semble familière. Il passe une secousse dans leurs corps ignorants. La clé d’énergie tourne dans leur ventre et libère cette merveilleuse formule fugitive qu’ils passeront leur vie à chercher.

Et puis ils aperçoivent quelque chose au fond d’eux qu’ils ne soupçonnaient pas, ni leur police. Le vent apporte du lointain des voix qui se contrarient :

“Le courage est plus dangereux que la peur.ˮ

“Pour devenir un homme, il faut d’abord devenir un singe.”

Maintenant c’est la nuit. La ville est tombée dans son rêve de criminelle.

Frédéric Sorgue

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4. La colonne 

Pour Jean-Baptiste  Garnaud

J’ai rencontré un oiseau qui parlait notre langue.

C’en était une autre pourtant bien qu’elle lui ressemblât,

mais je comprenais sous les mots.

Je l’avais vu passé dans les rues ;

il avait comme le visage du vent,

apparaissant dans une traînée :

un fantôme ou une rafale ?

Il m’avait ravi puisqu’il existait.

Quand nous nous approchâmes, j’ai dû lui sourire

et il m’a raconté :

“J’étais un enfant presque vieux.

Il fallait faire très attention à moi.

Je voyais déjà le monde d’en haut,

toutes les formes qui le traversent,

et je me voyais moi.

Il m’arrivait d’entendre de longs vents glacés

gémir non loin de la maison.

Lorsque je m’en suis plaint, l’été m’a contredit.

On ne m’a pas cru.

J’avais cet immense besoin des gens,

et le nommais amour.

Du milieu du ciel, j’observais

la circulation des autres,

et les mailles infinies que tissent leurs chemins.

Mais une fois descendu de ma colonne,

le prix de cette beauté se comptait en solitudes.

Alors je suis parti

où personne

Frédéric Sorgue

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5. Promenade

Le ciel est comme un vieux chapeau mis de travers,

un vieux chapeau avachi,

qui se découd sur la tête de la terre

légèrement abasourdie,

surprise dans sa promenade

astronomique.

Sous ce vieux chapeau vaste qui la couvre,

sous ce dôme, ce sein,

cette courbe que la gravité de la vie

(sur cette planète)

forme dans l’espace qui nous entoure,

sous ce creux bleu, rien n’est inimaginable.

Sinon l’immortalité.

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6. Fragment

Je vis dans un monde avec très peu de beauté, mais où la beauté est parfaitement répartie. Elle apparait partout, un ciel ou une peau, et puis elle s’éclipse. Elle va ailleurs, elle revient en chrysalide, presque rien, l’angle d’une odeur, d’un silence, d’un horizon immmobile. Il y a l’attente et il y a ma surprise. C’est une phrase qui serpente. C’est la douceur alcaline de l’eau. C’est cette géométrie de la lumière, comment elle tombe, et la saleté de l’air qu’elle traverse, et les corps et les choses qu’elle vient toucher… C’est toujours un détail qui invite la beauté. La plupart du temps, je le rate. J’apprends à faire attention aux fragments, à ce qui semble perdu. J’essaie de conserver mes souvenirs de cette beauté ; je ne connais pas d’autre façon de lutter contre le temps. Il est possible que je courre de cette façon à l’échec, à la perte mais qui n’y court pas ? Et n’est-ce pas pour cela qu’on court ? En fait, je m’en fous. Du moins, j’arrive à ne plus y réfléchir. C’est comme ça, et c’est passé dans les veines. Mon sang est au courant. Mon esprit moins. Il se distrait de ce qu’il peut.

Il faut que je te dise

Nos corps ne sont que brises

Nous reviendrons gagnants

Qu’importe le temps

Je dois te raconter

La vie qu’on m’a laissée

Le ciel en entreprise

Qu’importe la crise

Frédéric Sorgue

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7.

Le toucher hasardeux de la lumière,

Les figures des arbres, haut le ciel

Se lèvent en chantant leur vérité :

Cette joie, cette joie dure à cuire au réveil.

Ma place parmi l’univers tombe sous la poursuite

Et je déploie en riant mes draps comme des signaux.

Mes pieds respirent des plantes le souffle du noyau,

Le spectacle m’attend  et son iris qui m’aime.

Dehors, il fait toujours envie. Il tourne des étoiles

Dans ce monde en chantier où s’abattent nos rêves.

Foi de rien. Aucun dieu. Les questions font pitié

Et le jour monte en moi, fable de sang, songe de l’air.

Je vais parmi la profusion de milliards de mystères,

Je vais m’embusquer loin dans les cheveux du temps ;

L’amour pour les oiseaux et pour les rayons vifs

Qui croisent dans la voûte chatouille mes viscères.

Qu’on est heureux sur terre dans notre essor de peau !

Aucun geste ne finit. La poussière au soleil,

Dans la respiration de l’herbe, sculpte ces visages

Que je rencontrerai bientôt, qui deviendront mes frères.

 

Frédéric Sorgue

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8.

Loin des fleurs, des fruits mûrs, des rayons qui chatouillent,

Loin, bien loin des festins, des clameurs,

Un soir où des fumées s’enfonçaient

Dans mon cœur,

Je marchais sur l’automne tombé.

Or, plaine consumée, terre étouffée de cendres,

Arbres pourris dans les noirs étangs,

Ciel effroyable sur les marais,

Vint le vent,

Et ma faim au désastre livrée.

Un cocon de brume se forma puis s’ouvrit :

C’était elle, ondulante métisse.

De son corps irradiaient des clartés

Pain d’épice,

Vénus nue des goûteuses contrées,

Une étoile à son front, une source à ses lèvres,

Dans son sein son cœur phosphorescent,

Sa peau luisait du velours des pêches

Et, brûlant

Sous son ventre, ce noir soleil de mèches…

 

Frédéric Sorgue

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9.  Caducée

Dans mes rêves profonds, je retourne en enfance

Rejoindre le corps flou que j’avais à 6 ans,

Ma mère qui me tient par la main sans méfiance

– Elle croyait savoir qui je deviendrais grand.

C’est toujours le matin… Petit, inquiet et tiède.

Je traîne derrière elle avec mes jambes molles.

J’entends le ciel bouger ; j’ai déjà besoin d’aide.

Je n’en trouverai pas. Nous marchons vers l’école.

Nos pas, les clôtures, les immeubles, les routes :

Ce monde est rectiligne et ma chair un vertige.

Pour rendre, au caducée, je blêmis, je me fige :

Je ne sais pas les mots qui diraient ma déroute.

Pourquoi ma peau se file au passage de l’aube,

Et se recoud changée par tes grands yeux qui m’aiment ?

Quel secret en mentant les adultes dérobent ?

Sous mon front que tu tiens pousse un vague poème.

Dans mes rêves profonds, je n’atteins pas l’école.

J’abandonne ta main et j’enfourche du vent.

L’immense solitude enserre mes épaules.

Mon poème grandit. Mon corps reste un enfant.

Frédéric Sorgue

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10. Où tu n’es

une amertume au fond de l’air

une âcreté au cœur des fruits

un accroc au lieu de la chair

l’humeur du vent sous chaque bruit

ouvrant la marche devant moi

quand le disque est tout à fait bleu

c’est l’impossible que je vois

morceau de nuit orbite creux

chien mort-vivant dont l’odeur passe

grand oeil figé que rien ne trouble

pantin mimant à la surface

un jumeau dont je suis le double

deux anneaux d’air et l’air m’attache

où tu n’es pas c’est toujours toi

mon frère siamois qu’on m’arrache

je ne suis qu’un moignon sans toi

cette amertume au fond de l’air

cette âcreté au cœur des fruits

cet accroc au lieu de ma chair

l’effroi du vent dans chaque bruit

Frédéric Sorgue

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11. Clair-Obscur

Les jours sont comme des bombes

Leur moelle épaisse

explose

gerbes de roses

fleurs de ma paresse

puis silencieuse retombe

sur la détresse

des choses

La couche est étoilée d’encens

Où ton corps cloué par le temps

Repose

Une larme de salive et de sang

Roule de ta bouche qui se détend

Eclose

La nuit semble un gros coussin

Panse emplie d’angles

torture

à point mesure

puis noue tes sangles

les remords n’ont pas de fin

comme les ongles

qui durent

Mon bel amour est-ce ta voix

Qui dans les ombres autour de moi

Murmure

La lune sur ton front bleu pose un doigt

La vie c’est un jeu, un drame, une loi

Une épure…

 

Mais de quoi?

 

Frédéric Sorgue

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12. Grain

Grain de folie sur grain de poussière

Il m’arrive de me planter au soleil

Comme un tronc dans l’écorce terrestre

Et de rester droit sans volonté

A ressentir l’inspiration de l’espace

La lente déflagration de la lumière

Et plongeant la tête dans la voûte

De sentir la chute ascendante du vide

Grain de folie sur grain de poussière

De me croire plus vivant que l’arbre

Et d’être infime comme la graine

J’ai grandi au soleil qui déferle

Parmi son rayonnement

Le souffle de son rayonnement

Il m’arrive à l’aveugle de poursuivre ma route

Frédéric Sorgue

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13. Transport commun

Je voudrais descendre de ce monde de brutes,

Rejoindre l’immobile moment de l’innocence.

Dans ce long train bondé, la foule est à distance.

Un autre corps sent-il la même horizontale chute ?

Cet instant, ralenti dans l’espace social,

Traverse à reculons mon enfance annulée.

Individuellement, ma survie semble assurée

Tant que notre futur suit la ligne occidentale.

Nos visages absorbés dans les vitres obscures

Reflètent le souci d’un danger potentiel

– La violence fait loi en milieu concurrentiel.

Puis des publicités ravissent nos figures.

J’ai besoin d’être sûr qu’on peut produire une âme

Sans combattre, réussir, sans même aimer peut-être…

Tous les flux vont croissant ; le temps rétrécit pour les êtres.

À l’autre bout, la mort accélère la rame.

Je voudrais descendre de ce monde de brutes,

Rejoindre l’immobile moment de l’innocence.

Dans ce transport commun s’éveille une espérance.

Nous rêvons si nombreux. Continuons la lutte.

Frédéric Sorgue

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14. Notre jour

 

Chaque jour, chaque nuit, chaque semaine et chaque mois : les années sont venues.

J’avais appris les gestes, j’avais pénétré les mots, marché sur les mains, aperçu des fantômes ; j’avais passé le nombre infini des frontières de mon désir. Et je savais redouter le mensonge autant que la vérité.

…des hauts, des bas. Je prenais l’habitude de m’asseoir sur mes certitudes, en brandissant l’air de la rébellion.

J’avais grandi par endroits. La force de souffrir manquait.

Le temps joue sa musique insensible ; puis, longtemps après, un instant retentit.

Tu entres dans la pièce en riant.

Je sens l’air partout dans ma poitrine.

Ta peau, ton parfum, ton allure de chat, ce flou dans tes yeux qui brûlent vert.

Et cette énigme, ensemble, comme si nous nous parlions par un trou de serrure.

C’est tout ce que je sais…

Quand tu parais, quand tu viens, quand tu n’es pas là puis quand tu es tout près…  Tu approches, tu souris, tu traces un chemin de phosphore entre nous.

Tu es mon évidence. Et la première fois était déjà la dernière.

Je me réveille dans ton odeur.
L’aube mélange d’immenses courants de couleurs dans le ciel au-dessus de nous. Je suis juste au bord, dans un vertige horizontal.

Puis tu prononces mon nom de ta voix rauque où s’évaporent tes rêves.
Et recommence notre jour.

 

Frédéric Sorgue

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15.

Maintenant je vois ce qui m’entoure,

L’immense nuit des temps et la fin des âges.

L’horizon roule sous le sillage

De ces étoiles qui nous entourent.

A l’aube, dans le ciel très profond,

S’inscrit le souffle des ailes des oiseaux ;

Le chant des êtres va crescendo :

Chacun d’entre nous est un ciel si profond.

Maintenant, je sens l’univers inconnu

Révolutionner autour de ce soleil ;

Et l’autre univers infiniment pareil

Le suivre dans mon corps inconnu.

Je suis ce véhicule de chair.

Respirer ici est mon voyage.

Mes traits et mon nom sont des mirages

Mon âme n’ira pas plus loin que ma chair.

Frédéric Sorgue

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16. Machin


Sous mon lit, j’ai trouvé
un  gros cocon de soie
multicolore qui
ronflait comme un chat.
J’ai cherché où l’on voit ces fantasmagories,
mais les grands en riaient : “Où va-t-il chercher ça?”

Personne ne parlait
d’un gros cocon de soie
multicolore qui
ronflait comme un chat.
Un secret ? une loi ? Ni à l’école, ni
Au supergrandmarché… On ne m’écoutait pas.

Sous mon lit, je cachai
ce gros cocon de soie
multicolore qui
ronflait comme un chat.
Lui parlant à mi-voix, il devint mon ami.
Le soir, je m’endormais le serrant dans mes bras.

Ce cocon renfermait
Quelque chose – mais quoi ?
Trop grand ou trop petit,
Ni papillon ni chat…
J’attendais le bon choix des fées et de la vie
Que naisse le machin que j’adorais déjà

Un matin, ce fut fait.
Le gros cocon de soie
multicolore qui
ronflait comme un chat
Remua près de moi et soudain s’entrouvrit.
La flèche du soleil dans mon œil se planta.

 

Frédéric Sorgue

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17. Le philosophe ruminant

Deux mantes vertes, qui ne sont plus religieuses,
Jouent, un cloporte en guise de balle, au tennis.
Sur gazon, c’est bien sûr ! Et Dame Arachnéïs
Raccommode en râlant son œuvre de fileuse
Que le caparaçon troue durant son supplice.

D’autres, tout déroulés, rigolent de leur frère,
Mais demain… Des grappes de papillons sirotent
Les fleurs près d’un œil d’eau où deux mouches papotent.
“ Chut! Le match! ” leur crie un rang de fourmis austères,
Sur la coquille d’un gros escargot qui flotte.

Dans la rosée, le soleil dépose des grains
De lumière ; il luit sur le dos des coccinelles,
Qui marquent le score avec les points de leurs ailes.
Un moustique ivre-mort se dissout sous un brin.
Des criquets font joyeusement une marelle.

Il y a, tout près, une épave de voiture,
Qui rouille là depuis mille générations
– Par les trous sont passées les colonisations
Des abeilles, des guêpes, et leur guerre dure –
Un continent d’acier en décomposition.

Sur le toit brûlant de la carcasse allongée,
Grasse et nonchalante dessous sa grande ombrelle,
Assommant de la queue les bourdons autour d’elle,
La vache cherche à voir, ravie par ses idées,
Cet univers minuscule avec des jumelles.

Frédéric Sorgue

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18. Chrysalide

Rien…

Et puis cette forme

dans l’espace confiné, aveugle, profond

apparaît animale, quasiment étrangère,

pourvue des caractères du vivant :

étincelant papillon danse sur l’axe de son cœur creux, s’enroule et se projette, respire et se resserre, se camoufle, s’irise, se déploie, miroite, trébuche, s’assombrit, se déchire, se relève, s’illumine, s’entrelace, hoquète et minaude, improvise, irradie, se recoiffe, s’accomplit, s’immobilise

– forme humaine après cette parade –

j’observe

la croissance de ton ombre ravi,

atomes à si peu de secondes,

dans ce désordre éblouissant.

Les horizons variables et la sphère de la vie vue se précisent, ralentissent maintenant : ces visages, ces empreintes, ces colorations, ces métamorphoses, cette perpétuité, ce magma et, qui se propage, cette vacance…

Tu ressembles à une implosion.

Et j’apprécie déjà l’équilibre de ta présence,

esquisse à peine éclose,

ton enveloppe presque palpable

et cette extension de figures libres

qu’elle réalise dans l’avenir projeté

de ton front en construction

vers mon même os de vieille carne.

Il me faut cependant certains soirs abolir cette joie lorsque je me questionne sur la validité de l’organisation humaine. Par chance, tes frontières indéfinies laissent un jeu que j’appellerais avec précaution espérance.

Je jette un œil nouveau

vers ton refuge en chrysalide,

tandis que je nourris d’eau

des plantes vertes de sagesse,

et, dans mon geste,

t’aperçois enfin réconforté

comme moi par leur beauté,

réconcilié par leur intelligence

avec le monde en général.

Plus tard, à l’heure abrupte où il faudra devenir ce que tu es, lorsque tu commenceras à sentir ce goût que prend ta vie, si tu le souhaites, je t’apprendrai comment fonctionnent nos systèmes, nos machines.

Et comment les détruire.

Frédéric Sorgue

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19.

au bord d’une fin,

en équilibre avec ma clope, des doigts aux lèvres,

bientôt le feu au filtre : je vais m’en aller,

ne plus jamais revenir dans cette nuit de chasse,

j’en suis sûr autant que c’est faux

– l’aimant des possibles, des peaux est plus puissant que moi –

et j’attends dans ce moment désert

– la durée résonne autour des arbres,

implacable comme dans ces lieux de culte ou d’examens médicaux –

j’attends la petite mort de cette cigarette,

l’impact d’une décision sur mes nerfs,

le signe d’un sens quelque part,

dans ce bordel d’étoiles

– tu surgis –

s’engageant nos caresses

ravinent vers le petit matin détruit,

nos histoires entre les grains de sable

et ces éclipses : pourquoi faudrait-il parler ?

nos langues même en baiser nous distinguent

quand nos corps n’ont besoin de rien

pour s’entendre et vaincre enfin la division

 

Frédéric Sorgue

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20. Chanson du mec au bar

Chanson du mec au bar

Au comptoir,

Tout est noir

Sauf ton visage éclairé.

De l’ampoule,

Ce qui coule

C’est de l’électricité :

Entonnoir

Qui fait choir,

Sur ton visage penché,

Ces ombres défigurées,

Sous tes yeux

D’autres creux

Qui n’ont jamais regardé,

Sur tes joues

Comme un bout,

Un bout d’étoffe ajouré…

Sur ta peau

Ses accrocs

Sont les mailles d’un filet

Où se prennent mes pensées.

De l’ivresse

Que tu laisses

Dans ces verres alignés,

De la grâce

Qui délasse

Sur ton front tes cheveux j’ai

Volé ce que je pouvais.

Frédéric Sorgue

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21. Une seule raison pour

La complète inquiétude du cœur

au-dessus des sommets

est un nuage

Le poids du coton dans la mémoire

Les canines de la vie

A genoux

je contemple le grand vol des oiseaux tristes

La douleur de la boue qu’on arrache

à chaque pas

Patiemment le soir étrangle la lumière

L’âtre de l’unique espérance

est en moi

Frédéric Sorgue

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22. Désamour

L’été est écrasant,

L’été est anguleux.

Tu ne distingues plus les nuances.

Sous ce soleil de tyran,

Sous sa courbe course sans obstacle,

Je me remémore ces passages de nuages,

L’hiver dernier, à la trappe de notre maison.

Il n’y a plus aucune ombre sur notre amour.

Je pars au bord du lac chercher une poésie

– L’été a séché toutes les herbes ;

Et je la retrouve bien plus tard dans notre lit, à ta place,

Où tu dors, creux comme une souche.

J’aime encore contempler ton péché sommeillant,

Parfois l’effleurer encore de ma main,

Mais très doucement, car je crains à cet instant

De briser l’ange assis sur ton visage,

Et je refais encore ce geste – il est parti.

L’été est écrasant,

L’été est anguleux.

Je ne distingue plus les nuances.

Le ciel brûlant plaque

Mon corps sur cette rive de cailloux

Qui irradie de la même force que lui,

Cette lumière dure où je recherche toujours,

Avec des mots aléatoires, notre harmonie rompue.

Nous nous sommes aimés :

Comment aurions-nous pu nous comprendre ?

Frédéric Sorgue

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23. Méditativement

Des murs blancs que la nuit grise

pas un chandelier mais des bougies

à même le bois

la cire brûlante

dégouline

en bourrelets que l’air

durcit

Chaleureuse âme multiple

la lumière en vie

et l’espace plus grand sombre et d’or

très peu de meubles et des tapis

qui écoutent attentivement

la musique

Puis je me penche au bord des notes

Un très long voyage minuscule

se déroule maintenant

L’ondoyante tendresse du temps

et le sourire des riens

Ce parfum comme un vaste silence

qui console

une présence d’âme

mon foyer

Maintenant

les chandelles se sont endormies

Sur la peau lisse de l’ombre

les belles filantes

que l’on esquisse en suivant

d’un brin de santal incandescent

cet univers invisible

d’une autre façon

mes merveilles

Frédéric Sorgue

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24. L’enceinte du paradis

A ma mère

 

Lorsque j’étais encore de la poussière,

Lorsque je me soulevais dans ton esprit,

Nue légère vers les jalousies,

Flotte, se recourbe, se déplie,

Souple ornement suspendu dans la lumière

De l’aurore en rythme rayant tes paupières,

Au bord d’un songe ouvert à demi,

Tu plongeais de mon vol vers ton futur ébloui.

Et poursuivant l’ascension de tes prières,

Juste un souffle à ta bouche assoupie,

J’ai connu le bonheur avant l’aube de la vie.

Frédéric Sorgue

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25. Coeur dévoré

J’ai trouvé mon amour au boyau d’un égout.

Dessous les boulevards, cadavre dérivant,

Son ventre ouvert semblait l’œil inquiet de l’amant

Qui guette le cher cœur jusqu’au plus noir dégoût.

Je le savais puni pour l’une de mes fautes

Par la navigation dans ces goulots boueux.

Mais quel charme inhumain lui faisait l’air heureux

Quand des bêtes creusaient leur nid entre ses côtes ?

La figure, épargnée ainsi qu’un buste antique,

Flottait sur les cheveux – cette méduse en couche.

Sentinelle escortée par des bouffées de mouches,

Paisible, tu glissais ton voyage cyclique.

Puis un bref accent d’ombre au-dessus de ta lèvre…

– Tu dors, mon immortel, ruminant ce secret

Qui garde éternelle l’effroyable beauté :

Dans ton cœur dévoré, ce mépris pour nos fièvres.

Frédéric Sorgue

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26. La fin du rêve américain

J’attends le cœur qui s’est trompé. Et la nuit court, en attendant. Diaprée.

J’attends l’éclair, le papillon. Et puis il y aura des systèmes, des crises et des news, des mécaniques qui roulent et qui s’enraillent… Highways.

A terme, rien n’existe. Nous sommes tous perdus dans ce monde pour de faux. Las Vegas. Un désert et un mirage au-dessus, solide. Et je remercie ce hasard spontané qui a fait de nous ces grands singes à moitié fous, parce qu’ils rêvent d’accéder à la raison et à la liberté en même temps. Dans cent mil ans. Une poignée de nanosecondes.

En attendant, je donnerai ma force et mon cœur avant qu’ils ne soient emportés. Je dirai ce que je vois, la tragédie des hommes et de leurs civilisations.

J’aurais besoin de toi et je t’attends encore, mon amour. Tu es un prince raté, tu as les mains sales, tu n’arrives plus à rêver. Trouve-moi. Ne viens pas me chercher. Et si tu attends que je te guide vers la lumière insoluble, vers la solution, vers cette lune, je disparaîtrai. N’attends rien. Je serai là. Nous nous serrerons fort le temps d’un regret.

Ceux qui vantent la bille en tête, tout le temps et partout, ceux qui croient encore à leur puissance imbécile ne désirent rien que l’apothéose de leur égo dans l’échec et dans la mort. Le monde s’écroulant selon eux, ils persistent à se croire au centre.

Lutte contre les héros. Tu en seras un malgré toi. Nous sommes tous des loosers. C’est définitif. Et nous avons un rêve à gagner à lâcher définitivement l’ancien rêve de gagner.

 

 

Frédéric Sorgue

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27. Jeune

De longues journées s’égouttent

au bout de l’aiguille.

Je ne connais que le goût de la poussière

qui recouvre légalement et le bitume et le béton,

l’odeur de la vieille pisse dans l’ascenseur qui descend,

l’odeur de cette nuit qui colle encore aux murs

tandis qu’une autre amère monte

des cadavres d’alu froissé,

puis m’ouvre la vision :

ce soleil au milieu,

l’issue de la vie,

l’ivresse tentée.

Après midi, la musique quasi techno des orages d’été

sur la taule des hangars déserts,

ou sur les toits ouvrants refermés

des Cruisers et des Golfs

hantés par le poivre d’un parfum illicite.

Soudain, le poids du sang qui a brûlé,

une gifle cuisante du temps

et ces nuées de mouettes

dont les ailes font

le bruit de mille ciseaux,

ce qui suinte des façades lorsque l’ombre les dévore,

un vacarme brusquement,

plein de sirènes et de métros qui déraillent,

le dégoût d’être ici, la crainte de partir.

Devant moi, des murs qui tombent

du ciel ; le ciel dessus qui a servi

à essuyer d’épaisses flaques d’ennui.

Le soir, le chant des briquets

a remplacé la joie tranquille des grillons ;

ce langage incandescent

des joints sans cesse rallumés,

ce morse d’étoiles minuscules

raconte chacun de nos secrets.

Et la fumée, lentement,

S’enroule autour de l’existence…

Frédéric Sorgue

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28. Intérieure assomption

Il n’y avait dehors qu’urgences et étoiles

Déchues ; des supplices si lents qu’ils me semblaient

Baisers ; un déluge vénéneux qui clouait

Au goudron son essor. Une espèce de moelle

Ecœurante suintait des nuits blanches. Dehors

C’était anarchie bête, affreuse aigreur de l’air

Sale ; acharnement con des poumons grand’ouverts

A gonfler ; dédale de voies, foule de corps,

Cohues, mêlées, dégoûts ainsi qu’un raz de mer

Couvrant la multitude infecte. Et mon désir

– Ce miracle pourtant – soudain cet éclair…pire !

Mourrait, en remuant ainsi qu’une vipère

Tiède, au bout du bras glacé en train de frémir.

J’avais peur. J’avais soif. J’avançais dans l’horreur

Ravi ; et l’haleine des poubelles, la nuit,

Révélait pour moi seul la pourriture, puis

L’intolérable espoir ranci au fond du cœur

Des autres. Mais j’allais loin dans la puanteur,

Bouleversé par des visions : la mort, le vice,

L’absolu désespoir et la poisseuse épice

Des mots dévoileraient le sens de la laideur,

Pour la faire céder. Dévorer la vermine

Goulûment ; puis, couvert d’ordure, enfin déchu,

Etre sauvé ! Le Messie est au fond du cul

Du monde, et vomir, la rédemption divine !

Je marchais sur la lèvre aiguë des précipices,

Sous un ciel de tumeurs gris-profond qui crachait

Mes prières. Autour la meute grossissait,

Effroyable, réclamant au Dieu un sacrifice.

Leurs dents grinçaient, leurs doigts au bout de leurs mains torves.

Rien qui puisse empêcher mon avancée. J’allais

Où l’on voit, dans l’ombre, l’implorante clarté,

Où plus belles que les étoiles sont les morves.

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29.

Au bout du conte s’étend la vie. “Marche ou crève!” Passe la frontière entre l’informe et la forme. Deviens et ne reviens jamais. J’ai passé la douane lentement. Je n’ai jamais rien eu à déclarer. Là-bas, je me suis ajouté à la masse, j’ai apporté ma contribution à la queue. Le monde était l’antichambre d’un secret pour moi. J’étais un enfin ! Seul et unique, indivisible individu… Un de plus. Avec les autres, on m’a retranché dans l’école. Il ne fallait pas prendre de risques : nous devions tous devenir, un jour ou l’autre, un résultat. Dans l’enceinte de l’enseignement, la première leçon que j’ai apprise, celle qui me conduisait vers la souffrance, c’est la table de 1. Tout revenait toujours au même, à moi, moi qui ne voyais, dans l’avenir éblouissant, que la multiplication des rencontres et des histoires. Un, j’étais seul dans ce monde absurde. Au travers du grillage qui encerclait la cour, je lançais des billes sur le trottoir en espérant un accident : un de moins… Une place se libérerait peut-être ainsi pour moi.

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30. Le produit

Par cette absence commencer…

Il faut dire : je ne suis rien que cet espoir condensé,

je vis en plein, dans un déluge,

ce sont des moments cadencés,

des espèces, des escadrilles,

il faut se développer une zone de perte,

de condensation où les azurs se rassemblent,

–  à terme broyés, mille morceaux –

comme on puisse ainsi recomposer,

et écrire à l’intérieur de nos chairs nos histoires.

Ce lent naufrage,

l’épaisseur du temps,

la couverture de temps :

voir les hommes identiques à nous

–  puisque nous sommes plusieurs –

nos photos, nos prénoms jetés dans l’indicible,

où cette vérité berce un instant,

l’instant arrêté de toutes nos paroles,

engrangeant dans leur propre corps des éclairs

–  crépitent –

que nous nommerons mémoire

et puis cet océan qui trimballe nos débris.

Magie nue, tu m’as formé,

immense et puissant,

vide comme un paysage,

mon visage me dépasse,

mon identité se rassemble,

je veux mourir et je veux vivre,

il n’y a pas de différence,

loin des objets morts,

loin des territoires morts,

que nous achetons pour cet espoir de notre délivrance,

ici-bas,

dans le kaléidoscope des fausses leçons

que nous avons apprises en souffrant,

délavés par la douceur,

et puis nous devenons sans cesse,

nous nous conformons à l’environnement

des villes, des flux tendus, des affrontements,

mus par ce feu de nos tissus,

et par ces vents magnétiques qui nous traversent l’esprit.

Nous ne sommes pas plus que le produit de nos outils.

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31. L’autre-là

moi qui rêvais les nuits moins pâles

traverser l’horizon d’un pas

traverser ce miroir étale

ou que le grand ciel noir m’avale

pour me délivrer d’ici-bas

moi qui ai tant couru l’ailleurs

tant de pays sans faire un pas

n’ai connu que vagues vapeurs

et lumineuse au fond du cœur

mon impatience d’au-delà

je vais partir vers l’autre-là

rester ici dans la morsure

de cet amour à l’odeur dure

et prendrais tout ce qui viendra

du monde fini sans mesure

Frédéric Sorgue

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32. Conso conseil

Fixement, où s’entrelacent les trajectoires – je convoquerai les objets plus tard – l’axe du mal se déplace vers les transports aériens, les fluctuations boursières, les échanges internationaux, les impératifs de l’accomplissement personnel…

Je n’ai presque plus rien à raconter.

Je suis libre de rester avachi sur le canapé (acquis grâce au crédit cofidis) et de pénétrer peu à peu en méditation médiatique, libre de référencer les catastrophes et de décompter scrupuleusement les morts, les disparus, les blessés, les oubliés, les rescapés, les témoins de l’odyssée humaine facturée trente euros mensuels par mon opérateur télé-satellite.

Plus tard, il faudra s’extraire de l’appartement et gagner à découvert l’hypermarché.

J’avoue être particulièrement doué pour établir des listes de courses performantes. L’ordre des produits est déterminé par leur emplacement sur mon parcours entre les portes coulissantes et le tapis des caisses, où je les dispose selon des catégories qui faciliteront ensuite le rangement dans les placards de mon domicile.

Derrière mon front, la carte précise de la grande surface scintille en sur-brillance.

J’emprunte le chariot étincelant et, lorsque mes yeux tombent sur le logo du leader de la grande distribution, j’éprouve un profond sentiment de sécurité puis de recueillement. Et cette espèce de concentration sans objet me dirige parmi les flux croisés des véhicules et des caddies sous l’œil noir réfléchissant des cellules qui surveillent mon parcours.

Très vite, cependant, je ressens avec netteté mon activité nerveuse augmenter.

Mon métabolisme s’accélère à cause des multiples sollicitations du marché, des multiples choix que je dois effectuer, des multiples critères qu’il faut apprécier afin de satisfaire mes besoins et d’éviter les pièges des stratégies marketing : mise en scène des rayonnages et du trajet client, métamorphoses perpétuelles des packaging, promotions, promesses, cadeaux gratuits, nouveautés, jeu-concours, animation alsacienne ou créole, multiples tentations toutes signalées par une accumulation de messages multicolores.

Dans le milieu naturel – je l’ai appris grâce à la chaîne télé de l’évasion sauvage  – la plupart des organismes vénéneux avertissent leurs prédateurs du risque fatal qu’ils encourent à les consommer par une bigarrure excessive.

D’instinct, je sais qu’il en est de même avec les produits les plus visibles de mon hypermarché.

Frédéric Sorgue

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33. Instantané

Un jour léger

pêché en profondeur

le hasard est tout ce qui existe

jalonnant le monde à profusion autour

fantasmagories de chair

entrouvertes aux lumières

aux paroles

des inconnus astres vitaux

prononcer la sensibilité de cette feuille

de ce caillou cette élytre

recoudre la joie avec un brin de temps

saisir ce moucheron d’extase

inspirer

désirer

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34. Le nom, l’amour et le bluff

Puis on m’offrit un nom que je sus bien plus tard

Prononcer dans ma bouche et écrire des doigts.

L’animal est plus simple : il répond à la voix

Dont il sent le désir brutal et presque hagard.

Je signais d’un tampon imprimant un canard

Mes dessins fulgurants et, n’étant pas un homme,

On me cousait ce nom à la doublure comme

A leur serviette on coud le nom bleu des vieillards.

« Comment t’appelles-tu ? » On m’apprit la réponse

Que j’articulais bien en ressentant le poids

De chaque son marquant sa trace au fond de moi ;

Et j’avais l’impression d’une enceinte de ronces.

On ne me perdrait plus, on me ramènerait

Au centre de l’enclos, vers les grands mégalithes

De mes parents ensemble édifiant mes limites

Car ils avaient besoin de mon corps pour durer.

Ainsi, c’était l’amour qui me donnait un nom

(Puisque l’on nomme amour la faim d’une autre chair).

Ma figure au reflet prenait ce drôle d’air

De qui joue un grand bluff en étant le plus con.

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35. Chanson de Jacob

Agneau sans dieu,

Quel est ce lieu

Où tu cherches ton état normal ?

Sous ta peau le vide est sidéral.

Le temps semble lent ; il est brutal.

Agneau sans dieu,

Quel est ce lieu

Où souffrir ne fait même plus mal ?

Il s’étend dans le ciel de métal

Un silence à l’haleine animale.

Agneau sans dieu,

Quel est ce lieu

Où ton souffle devient machinal ?

Toute la vie tient dans un bocal.

Ton seul horizon est musical.

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36. Amis

Se réveiller dans le soleil – ou en rêver – près de vous, le front contre le ciel.

Je ne me souvenais de rien sinon l’humeur de la mer que je retrouvais, verte et claire, et de son odeur.

La plage avait grandie mais, toujours déserte, midi tombait.

Nous dormions là, rayons autour des cendres de notre veille, enfoncés dans cette farine blanche qui avait pris notre forme.

L’œil ouvert et, derrière, mes songes se poursuivaient sur le rythme des vagues… Et ce sable sous les ongles, ce sable dans les cheveux, sur les lèvres, les cils, ce sable dont on sentait, dans le moindre espace, la présence.

Je vous aimais.

Vos voix traversaient ma nuit du matin, joyeuses et nues de sens, sous ce ciel qui tremblait comme une feuille d’aluminium.

La veille, il s’était penché un peu vers nous, attentif à notre recherche des riens et, lorsque nous avions levé nos têtes pour le surprendre, il avait vite repris sa place tout en haut, mimant son indifférence de ciel.

Où les étoiles voyagent, immobiles, inimaginables.

Nous étions tombés là, ensemble face à l’infini, après notre bataille de désirs et de projets, vaincus par le sommeil des justes d’esprit.

Et vous dormiez encore, emmitouflés dans vos éponges. Dessous vos figures froissées, les rêves s’irisaient dans la lumière de ce midi.

Pas un mot. Je veillais sur vous en les regardant se dissoudre.

Frédéric Sorgue

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37. L’entame

Au commencement, je n’écrivais pas.

Les mains servaient,

pinces, caresses et larcins.

Jumelles à la ressemblance saisissante,

les deux étudiaient tout :

les quatre éléments,

les seize encore dessous ;

parmi la multitude,

les mains accomplissaient des gestes lumineux.

Leur compréhension était sanguine et,

déjà, elles montraient du doigt avant de toucher.

Au bout des ongles,

mes pensées

possédaient la souplesse des couleuvres.

Ma langue manquait de l’agilité des mots.

Ma figure de singe parlait pour moi.

Dans un corps droit, mon esprit allait courbe.

J’étais au milieu de ma spirale,

et j’ignorais le feu de la ligne qu’il faut suivre.

Vertigineusement, j’entrais au cœur des matières.

J’attrapais dans la chair d’août des poignées de clarté brûlante,

l’air des jours vainqueurs pénétrait mes végétations

pareil à l’âme goûteuse d’un joint ;

la nuit, j’enfilais ma parure de prières,

je me nourrissais d’étoiles cueillies

puis je déambulais,

inspirant au long des caniveaux,

l’interminable parfum de l’angoisse.

Je caressais un objet et je voyais ceux qui l’avaient vu,

des bouffées de mots m’éblouissaient soudain

comme les souvenirs revenant d’autres vies,

et je croyais mourir,

idiot face aux mystères du monde inanimé.

À l’aube, des grappes de bulles multicolores

s’accrochaient à mes cheveux.

J’étais midi radieux et la joie blanche des fleurs de cerisier,

l’énorme pouls de la ville sous sa moelle de goudron,

j’étais ces ondes, ces flux à ses carrefours,

l’immense secret de ses tours.

C’était la came d’un platane,

l’ivresse d’un rond-point, d’un pare-brise.

Le sang des rois m’envahissait.

Je voyageais haut sur les falaises du ciel,

et, de ce revers du monde, je ramenais en poche

des cailloux pulpeux,

des insectes visionnaires,

des fables à peine écloses

et presque plus rien d’une eau si précise.

De retour, je profanais en riant

les dégoûts, les frayeurs, les vérités

et j’offrais mes oranges monstres au plus indigne.

L’époque était à la splendeur.

L’univers m’arrivait aux genoux.

La vie était un écheveau de rêves,

une nuée de guêpes,

une arabesque de feu.

Mais j’ai voulu l’écrire.

Frédéric Sorgue

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38. Polaroid de la chance

Cette chance qui nous passe

Par la nuit intraveineuse

Et s’ébrouant sa surprise

Touche à ce nerf de notre tendresse

Comme ce chien qu’on aime trop fort

Nous sent la gueule un matin

Et elle nous mord le coeur

La joie d’être bel et bien

Tout proche d’une autre promenade

De ne rien renifler loin

Sauf la soif de la poursuivre

D’ un bond on empoigne chance

On rejoint dehors

On part dans le jour d’équerre

À la rencontre d’un geste d’homme

À qui l’on offrira notre récompense.

 

Frédéric Sorgue

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39. L’aube par seconde (Extrait, pièce 2)

vite, l’amoureuse des contours, descend le long des écailles du fleuve, le long des corps géants de la région, enjambe la falaise, file sous l’autoroute, relève-toi sur les immeubles amoncelés du littoral, allonge-toi en mer, étend au plus loin  la course qu’aveugle tu joues à jamais contre l’ombre,

vite, matin joufflu, suit ces visages libérés des tourments de leur candeur dans le flonflon d’un soleil mauve, avance où les vies se déplient avec tellement de dimensions et, haletant vers le midi, chacune de tes foulées tricote la trame de la joie des gens en plein footing, sur ce caillou lancé dans son tour d’étoiles comme un ballon par ces impulsions,

ivre, j’accélère vers l’autre bout de l’instant, sur la peau d’ici qui palpite, l’endroit de l’ailleurs, l’envers de demain, vite, j’accélère et je perçois si fort ton chant en mouvement, l’invisible me traverse de ses formes les plus visibles, et ses formes, ses couleurs jaillissent et j’accélère, l’éclair, le souffle de tes inventions, cette seconde d’après, vite,

la lumière libre traverse mon front,

elle chevauche, gagne,

je ne suis qu’un astre vivant parmi les astres :

précipité vers la lenteur, je parviens à cette caresse ;

la chair des roches est déjà cette mélodie dont je me souviendrais ce soir.

Vite, c’est le grand jour dehors.

Tout près de moi, tout existe.

Frédéric Sorgue

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40. Zapping intérieur

C’est une bête qui traîne dans le salon

plus qu’une chose mais à peine

mais pourtant

faite d’empreintes et de traces

laissées par ceux qui sont venus

Sur la table ou caché un jouet qui est mort

Puis lorsqu’un peu de peau devient cette mémoire

C’est une bouffée de

Chaque caresse et chaque main

chaque rose et chaque doigt

sa manière de saisir

sa façon de les bouger

Dans ces gestes minuscules

la force de soutenir le temps

Mes vieux amis

et ceux qui sont encore vivants

Je me rappelle

La colonne creuse qui se dresse

où toute la lumière s’engorge

et puis sur ces pierres

qui sont de l’ombre au fond du ventre

éclate

avant de se dissoudre

Par chance l’amour des choses simples

la gentillesse d’un instant

mais la solitude et devant

Tout est dit

Avec des souvenirs épouvanter l’ennui

m’asseoir paisiblement au bord du précipice

avoir le temps de voir un fil coudre le vide

et visiter ce trou qui ronge mon esprit

Plutôt me nourrir d’images

Ne plus en faire à ma tête

qui pourraient m’y ramener

Infuser dans d’autres étrangères

les chefs les guerres et les idoles

n’importe quoi pour oublier

ce rhumatisme lorsque je tends la main

vers la télécommande

Frédéric Sorgue

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41. Impressions au sommeil levant

Cette traîne du désir

qui marche sur son très-bas,

c’est la vie qui cherche la vie

un animal, un autre…

Quand le secours descend du ciel insoupçonné.

La paix puis

charivari,

tohu-bohu,

bouleversement,

vortex

– bec – souris – cette chaloupe – une estampe.

L’âme brute laminée de limons illisibles

– écrabouillie –

et puis, soudain, la chute, cette douleur,

du long vent.

Je me suis donné comme

– encore – encore – encore –

dans la nuit complète,

la brume verte monte de la terre,

mes genoux écrasent l’herbe humide

face à ceux…

Un café

à l’ancienne, tout de bois, très anglais.

Un siècle à son début, amidonné.

Un autre à son terme, nu.

Maintenant.

Maintenant, c’est plus calme :

ralentissement

étendu – étendu – étendue –

et partout ces boules, des planètes, des atomes, l’esprit

entre les astres et les idées – leurs ellipses –

rondes et pleines – dansent ensemble –

apparaissent les liens,

tresses,

embrouillaminis,

écheveaux de phrases,

pelote de lumière d’où part

le fil,

les nœuds, des éclairs,

sur le vide insondable qui grandit.

Puis la peau endormie,

cette chair toute molle où le sang est très lent,

dans les muscles cet anéantissement,

tandis qu’au matin

– mémoire(s).

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42.

J’aime ton âme fracturée

Parmi les arabesques fumées

Ton parfum reste incrusté

Où ma chair est 100% chimique

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43. 

Adolescent. Années 80. J’existe

Comme un rouage insignifiant dans un énorme

Mécanisme. Je devrais vivre dans les normes

Tout le temps de mon corps si je veux qu’il persiste.

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44.

Le jour neuf se penche au-dessus de mon épaule

Sur cette pierre tendre, endormie et que frôle

Ma main: ton visage, ce pêché sommeillant.

Ce matin mon amour fut fini un moment.

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45. Magie verte

Voir l’énorme du désir ondulant nu derrière une membrane. Il n’y a plus un objet, mais cette discorde tout à fait symbolique.

Toute chose dévore sa matière.

D’abord la maison est un cube, le ciel une sphère. Les formes se déforment, tombent puis redeviennent. La maison : un ventre ; le ciel, cette prunelle.

Voilà les ordres contrariés, le nouveau tempo du sang, sur lequel l’autre pensée

bouge avec la souplesse de l’air.

Ne plus aller sur cette terre durcie par le doute ou, marchant sur les mains, échapper à cette gravité qui prend jusqu’au plus léger rayon.

L’herbe est grasse sur les ponts de terre détournés. Atteindre ce moment où le temps se retire, lorsque, sous les étoiles microscopiques, le corps entend sa mémoire de plante.

Je descends sur cette promenade planétaire.

La vie était toute crispée – elle s’est détendue d’elle-même.

Mourir est une idée.

Je marche dans le temps, sur cette éponge de rien, qui efface, qui trace, qui efface…

Avant, j’imaginais des tragédies de bêtes, des transports saints, des amours parfums et ce dieu drôle qui viendrait nous chatouiller pour soulager l’éblouissante banalité de vivre.

Rien ne me consolait d’être à jamais un animal, sinon le mystère d’une mort ouverte à tout, ce retour à l’énergie sans véhicule et, parfois, la baise ou le jardinage.

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46. 

Ne pas lire ce livre : en contempler la tranche.

Ne pas souffler ces vers : les laisser sous ma peau.

Ne pas croire les gens : ils ne sont que morceaux.

L’absolu, mon amour, s’éteint entre tes hanches.

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47. Le même oeil d’animal

Le même œil d’animal où la nuit

S’irise comme flaque d’essence

Ruminant l’inflammable béance

Sur l’artère d’asphalte avance

Ma désirante carrosserie

Morose goulot des transhumances

Ce clair d’autoroute qui s’enfuit

Les écorchures feu sur la nuit

Sont des yeux de taureaux éblouis

Par la circulation des semences

Accélérant dans le sens unique

Les chevaux du moteur à pulsion

Fonce carburant aux vibrations

Mon véhicule sous injection

Vers cette autre bête mécanique 

 

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48. Les bêtes

Soyons taureaux puisque c’est ce que l’on rumine,

Soyons ces buffles dans un lointain de pampa,

Soyons ces animaux acculés par l’instinct,

Nos bières à la main

Et dans l’autre nos pines :

Des clébards aux abois.

Nous nous éloignerons dans le jour de nos joies,

Suants ce sel de l’esprit, crimes et splendeur,

Mordant l’os d’une idée,

Chacun ira frotter

Sa couronne de bois

Dans l’humus frémissant d’un souvenir d’odeur !

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49

Cette fin du monde s’est très bien déroulée,

On attend la prochaine avec grande impatience.

Quand des chiffres ont l’air de cacher un secret,

Nous en faisons un film où l’absurde a du sens,

Où l’heure de mourir est date à consommer.

 

Penser qu’il peut prévoir, surtout l’apocalypse,

Est bénéfique au singe affrontant le hasard.

Un millénaire, un bug, un verset, une éclipse :

Le cosmos lui fait signe, il s’en croit le thésard,

Dissertant face aux news, concluant par des chips.

 

Frédéric Sorgue

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