Frédéric Sorgue

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Brièvement heureux

In Mauvais esprit on 23 janvier 2013 at 9:20

D’un côté, la vie est froide. Elle possède des formes précises. A cet endroit, la souffrance existe. Cubique. Un morceau de viande surgelée. Elle ressemble à un tas de pierres. Nous portons ces pierres au fond du ventre et nous avançons. Effort, concentration, courage, silence. Nous creusons notre chemin en fixant l’enchaînement machinal de nos pas. Prisonniers sous le ciel sans limite, nous remâchons constamment la même certitude. L’unique. Nous ne risquons plus rien maintenant que nous allons mourir. Nous ne risquons même plus le bonheur.

Ailleurs, la vie est comme du vent, un courant, ce brin d’air qui s’enroule autour des êtres et des choses, et tous les êtres, toutes les choses se métamorphosent sans cesse, on sent leurs transformations, on perçoit comme elles se reflètent au fond de nous-mêmes, et l’on ressent sans parvenir à le formuler que tous êtres et toutes les choses vivent et meurent dans ce souffle, et cette vertigineuse danse se poursuit, la souffrance apparaît brutalement, elle frappe, elle fouette, s’insinue, se répand, se claquemure, tournoie, gronde, brûle puis l’instant d’après, la souffrance éclate dans un cri. Au bout du cri, la joie redevient  possible. Et il arrive que l’on se sente très brièvement heureux.

Frédéric Sorgue

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Le mariage pour tous : un espoir pour l’Eglise ?

In Mauvais esprit on 6 janvier 2013 at 10:10

Le combat du mariage pour tous se poursuit. Il ne provoque finalement que peu de réactions pour l’instant. Rien de très inattendu, rien qui rende le débat intéressant, rien
que des arguments prévisibles : l’égalité des droits et la liberté d’aimer d’un côté ; la Nature et l’enfant de l’autre.

Comme je le disais en août, le combat ne prendra sa vraie dimension que lors du passage du texte au Parlement. Les anti réclament depuis des mois un débat, insinuant qu’il n’a pas lieu et, lorsqu’il se produira dans l’hémicycle, ils devraient sans surprise le court-circuiter à cause de leur propre violence.

Ils ont beau avoir tenu leurs troupes jusque là, soucieux de ne pas réitérer le naufrage de leur opposition au PACS, les anti ne peuvent changer la nature de la Nature. La stupidité de cet argument, qui structure leur opposition au mariage pour tous,  ne laisse aucun espoir quant à sa durée de vie dans un débat parlementaire, pas plus qu’elle n’en laisse quant au seul argument qui reste après ça : la violence.

Dans le cœur législatif d’une République démocratique, l’argument de la Nature ne peut porter. Si la Nature devait être l’origine de loi, c’est la loi du plus fort qui résumerait l’ensemble de nos codes. On ne vote pas dans la Nature, on ne juge rien : on se bat. Et d’abord, la Nature c’est quoi ?  En l’occurrence, cette évidence qu’il faut un homme et une femme pour procréer. De cet état de fait, les anti glissent de la procréation vers la constitution de la psyché : ainsi, ce qui est nécessaire à la procréation – le spermatozoïde et l’ovule – devient, par simple analogie, la preuve « absolue » qu’il faut une détentrice d’ovaires et un porteur de testicules pour assurer le développement psychique de l’enfant ainsi que son éducation. Par un autre glissement, on nomme ces deux-là « mère » et « père » et l’on peut avancer dans le débat paré de son solennel argument de Nature qu’on croit évident. Indépassable.

L’analogie est un ressort bien connu de la pensée magique et, selon les anti qui utilisent ce biais, il faudrait donc admettre qu’il existe un rapport entre les éléments essentiels de la procréation des êtres humains et ce qu’ils deviennent par la suite…  Le moment est donc venu d’enfoncer deux fois des portes ouvertes :  d’abord, tous les homosexuels sont issus d’un rapport hétérosexuel ; et ensuite, le Droit – surtout le Droit français ! – ne peut en aucun cas modifier les conditions nécessaires à la reproduction sexuée des mammifères.

L’argument de la Nature ne devrait donc pas permettre aux anti d’obtenir ce qu’ils veulent : que le mariage reste ce qu’il est. C’est à dire plus grand chose : un rêve de petite fille qui se termine plus ou moins bien, et le dernier fossile d’une époque où l’Eglise structurait la société. N’arrivant pas à sauver ce vestige, les anti jetteront leurs tripes dans la bataille avec la conviction de ceux qui défendent la volonté de dieu : ils n’échapperont donc pas à leur propre violence. Les porteurs du projet doivent avoir pleinement conscience de ce risque pour se montrer aussi discrets, voire couards, dans un moment qui constituera nécessairement une charnière de l’histoire sociale française.

Mais il aurait fallu des anti un peu moins arc-boutés sur leurs idées toutes faites pour espérer sauver le mariage. Le drôle, c’est que les défenseurs de cette institution avaient, avec le mariage pour tous,  une voie royale pour lui conférer une nouvelle jeunesse. Imaginons un dirigeant de droite qui souhaite aux homosexuels la bienvenue dans ce modèle familial que sa famille politique défend et promeut de façon historique, un dirigeant qui réclame pour eux tout droit à l’adoption, à la fécondation in vitro, de façon à ce qu’ils puissent fonder leur famille et à bénéficier de la politique familiale du pays… Certes, on peine à l’imaginer en France ce dirigeant de droite : mais il se poserait en défenseur extrêmement moderne des fondamentaux de son parti politique – famille et mariage – et il convaincrait à coup sûr ce nouvel électorat, très sensible à ces mêmes fondamentaux puisqu’il réclame le droit d’y accéder.

Imaginons maintenant une Eglise catholique, agonisante depuis des décennies, qui regarde cette volonté des couples homosexuels de s’inscrire dans sa tradition millénaire comme la reconnaissance  de son influence. Imaginons une Eglise qui, voyant enfin la société civile évoluer dans son sens, celui de l’union de deux êtres qui s’aiment, déciderait d’ouvrir ses portes aux mariés qui sortent de la mairie. Imaginons que l’Eglise annonce qu’elle sacrera les couples de même sexe comme elle le fait pour les autres. Imaginons le choc : quelques vieux bigots en moins sur ses bancs, mais tellement de nouveaux croyants. L’Eglise ferait alors du mariage pour tous le moyen le plus inattendu et le plus efficace de retrouver son influence perdue dans la société française. En même temps qu’un nouveau vecteur pour diffuser la foi et la Bonne Parole qui lui sont chères.

Il suffit d’imaginer. Certains diront que c’est précisément là le problème, que ceci est impossible sinon dans l’imagination. Je ne suis pas certain. Avant tout, c’est impossible dans un pays extrêmement rigide, où les dirigeants et les autorités morales manquent à la fois d’intelligence et d’audace, où le peuple n’ose plus rien, même pas l’imagination. C’est impossible en France. Il suffit de regarder tout près cette très flegmatique et agaçante Angleterre pour s’apercevoir que ce n’est pas irréaliste d’imaginer un scénario pareil : David Cameron, le premier ministre britannique, un homme issu d’une droite dure et traditionnelle s’est déclaré favorable au mariage homosexuel. Et ce n’était pas de l’humour anglais.

Frédéric Sorgue

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