Frédéric Sorgue

Nous sommes tous des escrocs de masse

In Mauvais esprit on 16 octobre 2012 at 3:30

À regarder l’excellente émission « Noire finance », le cours de mes réflexions sur la crise est en pleine hausse.

Outre le constat précis de l’enchaînement des décisions politiques, des évolutions économiques et financières qui ont conduit à l’explosion de la bulle immobilière américaine, outre sa déflagration qui se propage depuis sur le monde, et particulièrement en Europe, cette émission d’analyse met en avant, dans sa seconde partie, l’impunité dont ont bénéficié les banques spéculatives, les agences de notations et tous les intervenants du réseau financier impliqués dans la titrisation des actifs dits « pourris ». Il apparaît que ceux-là, qui sont considérés comme les principaux responsables de cette crise, en sont devenus les principaux bénéficiaires. D’abord, leur audience devant le Sénat américain ne déboucha sur aucune peine : on leur demanda de reconnaître leur responsabilité et de payer une amende. Ensuite, ils furent renfloués par les fonds publics et purent ainsi continuer d’exercer sans être contraints de changer leur méthode de spéculation qui relève du jeu de casino.

Pourquoi n’ont-ils pas été punis ? Pourquoi n’ont-ils pas été mis hors d’état de nuire ? La réponse est simple : parce que si ces acteurs de l’économie disparaissent du jeu, le jeu s’arrête. Le système économique s’effondre. On peut imaginer que cet effondrement entrainerait l’évaporation pure et simple des épargnes des particuliers, ainsi que l’arrêt du paiement de tous les salaires, prestations et allocations versées par les puissances publiques. En l’espèce, l’application d’une décision de justice aurait produit un résultat plus catastrophique que de laisser aux responsables de la crise toute liberté d’agir.

Il y a cependant des victimes : les Américains les plus pauvres auxquels on a vendu ces prêts dits « à neutrons » parce qu’il était prévu que, comme les armes du même nom, ils éliminent les gens tout en laissant les bâtiments intacts. Il y a les Grecs, les Espagnols, tous les peuples qui voient l’État leur demander des efforts immenses pour lutter contre cette dette publique qui a augmenté avec l’amoindrissement d’une fiscalité auxquels les bénéfices des capitaux échappent, avec leur fuite vers les paradis fiscaux, avec l’intervention des États pour renflouer ces mêmes banques. L’injustice est patente mais il n’y a pas de mouvements de rébellion populaire contre elle sinon quelques feux devant les Parlements : manifestations très symboliques. Les plans d’austérité soulèvent des mouvements de colère mais sont en fin de compte acceptés depuis plus de 3 ans par les Grecs, un peuple présenté comme corresponsable du fait de son irresponsabilité fiscale.

On est donc devant une escroquerie de masse que ni la lente justice institutionnelle, ni l’immanente justice populaire ne se résolvent ni à punir, ni à empêcher. Certainement qu’au fond de nous, et je parle là des gens du peuple, nous savons, comme les acteurs de la justice officielle, que la mise hors d’état de nuire des responsables de cette escroquerie nous nuirait plus que la poursuite de l’escroquerie. Admettant ainsi que nous sommes tous complices de ce système économique ultralibéral, et que s’il est néfaste, il est aussi le seul que nous sommes en mesure de mettre en œuvre, nous admettons que nous n’avons plus d’utopie et, paradoxalement, que nous devons pour survivre nous escroquer nous-mêmes.

Nous continuons donc à jouer un jeu organisé par ces centres où le pouvoir s’est concentré depuis 40 ans : organes financiers, conglomérat, multinationales. L’intérêt de ces acteurs du système sera toujours de faire le maximum de profit en un minimum de temps et de s’extraire du jeu avant le « Game over » d’une crise nécessaire pour mieux recommencer la partie, et préparer la crise suivante. Quelles seront pour ces acteurs économiques les ressources pouvant entraîner un maximum de profit ? Voilà la question à laquelle il faut répondre pour prévoir quels seront les prochains secteurs d’investissements et les prochaines bulles économiques. Les ressources énergétiques, alimentaires certes… Les ressources humaines également. On pourra peut-être investir encore sur les pauvres en les faisant rêver « à l’américaine » et reproduire de cette façon une autre crise des subprimes. Mais les marchés les plus prometteurs restent  encore aux mains des puissances publiques : sécurité intérieure et extérieure, santé publique, éducation, assurances maladie, vieillesse, chômage.

Il semble donc évident que les puissances financières privées viseront un jour les Etats eux-mêmes pour conquérir leurs marchés. C’est là que conduit l’entonnoir dans lequel nous nous engouffrons en refusant de condamner les dérives du système et en les instaurant en règles, en refusant de désigner les coupables et en les légitimant, en refusant de remettre en cause notre mode de vie et son organisation. Quand elle sera lancée, la prise en main de la puissance publique par les acteurs privés sera facilitée complaisamment par les tenants du pouvoir public eux-mêmes. Pour continuer de jouir d’un pouvoir d’apparat, ceux-ci ouvriront grand les portes de leurs budgets aux financiers et aux entreprises. On pense à ces monarchies qui restèrent en place dans leurs palais tandis que les démocraties s’attribuaient leur pouvoir et leurs prérogatives. Précurseurs envers et contre tout, les Etats Unis ont déjà entamé ce mouvement en 2010 avec cette décision de la Cour suprême autorisant les individus, les syndicats et les entreprises à financer, sans aucune limitation, les comités d’action politique.

La disparition des contrôles des investissements établis après la crise de 1929, disparition qui mena à la crise financière de 2008, s’étend maintenant aux organes de la démocratie. On peut donc « acheter » des partis politiques aux Etats-Unis. Afin de prendre la main sur les marchés publics, les puissances privées recherchent un moyen de court-circuiter la représentation démocratique sans officiellement s’opposer à l’idéal de démocratie. Conserver le système électoral, le rendre hyper-visible, indéniable d’être à ce point voyant, quasi-sacré, tout en le transformant en réalité en un nouvel investissement, une autre course au plus riche, est un bon moyen d’y parvenir. Une nouvelle escroquerie. Dont nous deviendrons certainement aussi les complices pour ne pas avoir à regarder en face notre idéal de liberté. Ce qui nous serait aussi impossible que de regarder en face ce vertigineux désir de toute-puissance qui conduit notre économie.

Frédéric Sorgue

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