Frédéric Sorgue

Notre Père des pédales

In Mauvais esprit on 17 août 2012 at 7:29

Bien avant d’être homosexuel, j’ai prié.

On m’avait parlé de Dieu à l’occasion d’un décès ; je commençais mon catéchisme ; je croyais fort. Et j’aimais prier… J’aimais ce rituel d’endormissement entre la station debout et l’horizon du sommeil, ces mots marmonnés qui résonnaient entre le réel et le rêve comme des formules magiques capables de modifier et l’un et l’autre.

Catéchisme aidant, j’ai cessé de prier.

Observer l’Eglise, sa façon de m’apprendre le monde, sa volonté de guider mon esprit en lui condamnant certaines voies ont liquidé ma joie de prier. Je préférais la joie de lire, et pas des gens bien : des gens mal. Avec eux, je parvenais à me représenter un monde qui ressemblait à ce que j’observais autour de moi. Des passions qui étincèlent dans le bouillon d’une absurdité intolérable et magnifique. Quant à ce que j’observais à l’intérieur de moi, c’étaient deux passions qui se formaient, l’amour des hommes et l’amour des mots.

J’ai appris à écrire en m’amusant à détourner vers l’obscène les prières officielles.

On était dans les années 80, la société française poursuivait sa très lente libéralisation et l’influence millénaire de l’Eglise sur cette Nation, qui déclarait être sa fille aînée, s’avérait toujours déterminante selon moi. J’identifiais là mon principal ennemi, celui qui m’empêchait de vivre mon amour au grand jour comme le faisaient les jeunes gens de sexe différent en s’embrassant dans la rue. C’était la parole de ce dieu qui déterminait la Nature et cette Nature qu’invoquaient les croyants pour permettre ou interdire l’amour. Mon projet de jeune plumitif gay était donc d’abattre et la parole de ce dieu et la Nature. Tout simplement.

Pour voir l’influence de l’Eglise se réduire, je n’ai pas eu besoin de prière.

Le progrès explosant au cours des années 80, 90 et 2000, sous ses formes les plus séduisantes, technologiques et commerciales, l’espoir trouva en lui davantage de nourriture que dans la foi catholique. Les jeunes générations finirent par regarder l’Eglise comme un machin sans intérêt et, pour ceux qui avaient la foi, ils la cantonnèrent dans leur sphère privée, voire intime. Il n’y eut guère que le voile des musulmanes pour réassocier une problématique religieuse à la question du droit de chacun à disposer de son corps dans le domaine public. D’un point de vue très personnel, j’habitais avec un garçon dans une assez grande ville sans connaître de problème d’homophobie. Puis le PACS est arrivé et si, grâce à ce pacte, notre amour nous ouvrait presque le droit de partager des biens, nous donner un baiser dans la rue restait toujours un défi. Cependant j’ai fini par ne plus y penser, par ne plus le désirer, par ne plus même en vouloir à l’Eglise.

Je me surprenais même à éprouver de la commisération envers ceux qui priaient.

Bien sûr, mon projet d’écrire un évangile subversif tomba à l’eau ou, plus exactement, à l’âge. La révolte de la jeunesse fanant, j’ai regardé dieux, fois et religions comme d’inéluctables aberrations. Egarés dans l’infini de l’univers, confrontés à l’absurdité de l’existence et ivres de la beauté de la vie, nous n’avons pas de meilleur anxiolytique que la pensée magique. Croire que la Raison pourrait un jour supplanter des superstitions aussi perfectionnées que les trois monothéismes est non seulement vaniteux (il faudrait admettre que l’esprit humain est en mesure de comprendre la totalité d’une création dont il n’est qu’une infime partie), mais relève également d’un idéal tragicomique (il suffit de voir se jouer la farce des hommes pour constater que la Raison a déjà assez de peine à constituer le fondement d’une République).

J’en étais là le 15 aout 2012 quand le cardinal André Vingt Trois a écrit une prière pour la France.

Prier pour une République laïque relève du contorsionnisme intellectuel ; mais la souplesse de la pensée cardinale étant aguerrie à la rhétorique la plus périlleuse, Monseigneur entame sa prière par une justification qui ne convaincra que les convaincus : «  En ce jour où nous célébrons l’Assomption de la Vierge Marie sous le patronage de qui a été placée la France… » Ayant ainsi démontré que l’on pouvait prier Marie pour la France, et que c’était de surcroît le bon moment, le cardinal fait vibrer l’inévitable corde de la charité chrétienne en évoquant la crise économique puis en invoquant la solidarité. Bonne conscience bien ordonnée commence par soi-même… Tout l’auditoire des brebis égarées est maintenant uni  et peut bêler : « Nous sommes des gens bons ». La bonté descendue sur eux, les fidèles s’adressent, avec André Vingt-Trois, aux nouveaux élus de la République pour leur rappeler que « le bien commun de la société l’emporte sur les requêtes particulières ». Faut-il en déduire que, dans notre République laïque où tous les cultes sont égaux, les catholiques sont, à eux seuls, en mesure d’aider les élus du peuple à distinguer le bien commun des requêtes particulières ? Ou peut-être, le troupeau suivant toujours le berger, que les élus du peuple devraient s’adresser directement au cardinal André Vingt-Trois pour savoir ce qu’est une requête particulière ?

Ne plus jamais lire une prière aussi lâche : voilà ma prière.

Rampant vers son but, André 23 dirige ensuite sa prière vers les familles, ce qui lui permet de nous attendrir l’esprit à coups de mots très efficaces pour cela (soutien,  fidélité, tendresse, époux, enfants, amour). Au lieu d’attaquer de front la thématique du mariage sur laquelle il veut clore sa prière, l’agile cardinal biaise et tente un passage, toute calotte relevée, par la porte étroite de l’enfance et de la jeunesse. La porte n’est étroite que pour lui ; en vérité, il l’enfonce grande ouverte. Depuis des siècles, l’Eglise catholique ne propose à toutes les jeunesses de toutes les époques, Empire ou Mai 68, qu’un seul chemin vers le bonheur. Cependant notre André, se révélant transgressif sur le tard, ose écrire : « Pour les enfants et les jeunes ; que tous nous aidions chacun à découvrir son propre chemin vers le bonheur ». Voilà que le libre arbitre pénètre le catholicisme. J’en reste sur le sacrum. Je peux donc être catholique et juger que mon propre chemin vers le bonheur est l’amour d’un autre homme. Certes… Mais je doute qu’André ne m’accorde le droit de me bécoter sur le parvis de Notre Dame avec mon boyfriend. Encore moins celui de gagner l’autel main dans la main pour montrer au Christ la beauté de notre amour. Traduction : choisis ton propre chemin mais s’il s’éloigne trop du bon, que ton chemin reste invisible, merci, Dieu est avec toi mon fils.

Prière pour les cardinaux : qu’ils partent à la retraite à 60 ans avant d’écrire n’importe quoi ou de devenir pape.

Le bon chemin, celui qui préserve tous les enfants de tout, Dédé 23 s’empresse de l’indiquer dans la foulée: « qu’ils cessent d’être les objets des désirs et des conflits des adultes pour bénéficier pleinement de l’amour d’un père et d’une mère. » A force de préparation et de tours de poignet, l’attaque s’est émoussée et tombe à plat. Ca n’empêche pas les médias d’en faire gorge chaude le 15 août, date connue pour être l’équivalent en journalisme du trou noir en astronomie : Dédé 23 prie contre le mariage homosexuel, Dédé 23 ouvre le combat de l’Eglise catholique contre la très prochaine réforme, Dédé 23 replace l’Eglise dans le débat politique et social… C’est grand mot. Boutin et Morano feront mieux ! Aie confiance fidèle catholique. Que dit en fait notre Dédé ? Qu’il prie pour que les enfants aient un père et une mère les aimant pleinement. Restreindre dès lors sa prière à la France se révèle peu chrétien : on aurait espéré que sa grande âme l’élargisse à tous les enfants du monde… Mais, avec sa formule patiemment ourdie, Dédé 23 prie tout de même pour tous les orphelins, pour tous les enfants de divorcés, pour tous ceux des familles monoparentales, pour tous les enfants de couples gays et lesbiens. Prie-t-il aussi pour tous les enfants qui n’ont pas qu’un seul père et qu’une seule mère : ceux qui ont un père impliqué et un beau-père aimant, ou une mère aimante et une belle-mère affectueuse , ou les quatre ? Officiellement, Dédé 23 prie pour tout le monde. Tout le monde en France du moins…

Prière de ne pas oublier : le mariage religieux en France n’est qu’un rituel autochtone.

Ce qui intéresse notre Dédé, au-delà de la Nature qu’on n’invoque jamais dans une prière mais que les ecclésiastes ne manqueront pas d’invoquer bientôt dans ce débat, c’est notre Nation et sa structure sociale en constante évolution depuis la fin de la dernière guerre. Dans cette structure, l’Eglise catholique a perdu une grande part de son influence, la famille dont elle définissait le fonctionnement, unique et rigide, a changé de visage, en a pris plusieurs, et la sexualité n’est plus ce cloaque fantasmatique et dangereux qu’on doit absolument réglementer, et ce malgré les tentatives de l’Eglise d’utiliser en ce sens le fléau du Sida lors de son apparition. Après toutes ces transformations, reste le dernier bastion de l’Eglise dans la vie française : le mariage, le beau, le grand, le vrai, avec la robe et les fleurs et le sacrement sous la croix. Dans l’esprit de Dédé, on se doute bien que le mariage civil, le seul ayant valeur de droit, n’est qu’un insignifiant dérivé de l’union célébrée devant Dieu. Et Dédé de penser qu’il peut encore influer sur l’évolution du mariage civil en faisant montre, avec autant de subtilité, de sa désapprobation face au projet de mariage homosexuel.

Monseigneur, priez pour ne jamais célébrer un mariage homosexuel.

Il y a peu de chance que Dédé parvienne à ses fins. La société française suit depuis 60 ans une voie qui ne mène pas vers un renouveau de l’Eglise comme pôle capable d’influer sur les comportements sociaux. Evidemment, il faut ne pas croire pour le voir… Pour autant, la réforme promise par le président Hollande avant son élection deviendra, s’il la met en œuvre, un moment charnière dans l’histoire de notre pays.

Avant, juste avant, les tensions vont s’exacerber. Les plus croyants, les plus attachés à l’ancien modèle, ceux pour qui ce modèle est l’unique et le bon, ceux-là vont devenir violents, parce qu’ils croiront qu’on touche à l’ordre divin et intouchable : la Nature, la fameuse, celle en qui l’on continue de croire malgré Pascal et Montaigne, celle qu’on prend pour une règle sans exception alors qu’elle n’est qu’une série plus ou moins longue d’exceptions, cette fausse idée de Nature qui nous fait tout généraliser et nous pousse à confondre la procréation avec l’amour d’un enfant, le mâle avec le père, la femelle avec la mère ; et croyant qu’on touche à l’ordre divin, les plus fervents craindront que tout soit bouleversé autour d’eux, ils redouteront que l’on soit tous punis par Dieu, ils auront peur qu’on les entraîne avec nous en enfer. En clair, amis homos, on va s’en prendre plein la gueule.

Il faudra être nombreux pour attendre les premiers mariés homosexuels de France à la sortie de la mairie. Ils risquent d’avoir besoin de nous après, juste après. Et toute cette ordure que nous allons recevoir au lieu des cris de joie et du riz, il ne faudra pas oublier que nous la recevrons directement de dieu. Ca nous aidera à pardonner les hommes et les femmes qui s’en feront le bras. Après, la République reconnaîtra que l’amour entre deux personnes du même sexe est une histoire qui, si on décide de s’y engager, donne les mêmes droits que l’amour entre deux personnes de sexe différent. Qu’il n’y a pas de différence entre ces deux amours, même si toutes les histoires sont différentes, même si chacune « cherche à découvrir son propre chemin vers le bonheur ». Après, les modèles vont changer, d’autres avenirs vont éclore et les rêves des enfants que Monseigneur André Vingt-Trois dit vouloir protéger vont évoluer d’une façon qui ne pourra que nous surprendre. Après, les jeunes feront de leurs rêves ce qu’ils veulent, ce qu’ils peuvent et ce sera bien, ce sera juste ainsi. Après, j’espère que les jeunes couples homos s’embrasseront dans la rue sans rien craindre, comme les jeunes couples hétéros le font depuis des décennies, j’espère qu’ils aimeront ça et j’espère que je le verrais. Après, il se trouvera de jeunes lesbiennes très fem pour se rêver en robe meringue, mariées à leur butch chérie en smoking.  Après, il s’en trouvera une pour faire ce rêve-là tout en caressant la croix qu’elle aura autour du cou depuis son baptême. Et celle-là voudra que son amour soit reconnu par son dieu. Alors, elle se mettra à prier Marie pour avoir droit, elle aussi, à son mariage devant Dieu, à l’église, après l’union civile ; et elle le priera si fort, elle le priera si longtemps son Ave Maria des gouines, qu’elle trouvera le courage de chercher un prêtre, la force d’en convaincre un, la détermination pour aller au bout. Un jour, tu verras Dédé 23, Dieu entendra sa simple prière, et un curé mariera cette femme en robe à une autre femme en robe dans une église de France. Et il y aura peut-être même des enfants heureux de voir se marier leurs deux mamans ce jour-là. Amen.

Frédéric Sorgue

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  1. […] Comme je le disais en août, le combat ne prendra sa vraie dimension que lors du passage du texte au Parlement. Les anti réclament depuis des mois un débat, insinuant qu’il n’a pas lieu et, lorsqu’il se produira dans l’hémicycle, ils devraient sans surprise le court-circuiter à cause de leur propre violence. […]

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