Frédéric Sorgue

Mail à un jeune qui écrit

In Mauvais esprit on 30 mars 2012 at 2:57

Cher ami,

Pour écrire, il faut que certains soirs vos tripes débordent en silence, lorsque, enfin seul, vous ne guettez plus votre reflet dans le regard des autres. Il faut que vous ayez été fou deux ou trois fois dans votre vie, traversé par une sombre fulgurance : dérober une étoile au ciel, désirer l’extinction de la race humaine, philosopher librement avec un dieu. Il faut que vous ayez quelque chose qui tienne lieu de stylo, autre chose qui ressemble à du papier et cette chose misérable enfin que l’on appelle un cœur d’homme.

Pour être écrivain, c’est bien différent. Il convient de saisir la moelle d’une hallucination brève et brute comme un arrêt cardiaque, de l’écraser sans la moindre hésitation sur le support le plus proche, d’en étirer avec minutie la matière, les volutes, d’en délayer les couleurs, l’intensité, les arabesques de causes. Il faut faire preuve d’une patience de caillou, avoir bien sûr lorsqu’on vous parle cet air de profonde méditation qui ne tromperait pas un chat somnolent, et détenir enfin les trois principes essentiels : affirmer en toutes circonstances l’inexistence des choses réelles sans le pouvoir des mots pour les nommer ; se souvenir en toutes circonstances que ceci est faux : les mots sont des choses comme les autres, des choses abstraites issues de cette autre chose improbable et pourtant bien réelle qu’est l’esprit humain, (mais s’en souvenir sans jamais le formuler sous peine d’être rapidement diagnostiqué fou) ; cultiver enfin, et quoiqu’il advienne, l’imbécile obsession des insectes au travail.

Ceci, cher ami, est une distinction de caste. Qui que vous soyez, et quelles que soient vos capacités, vos ambitions, vos velléités et trouvailles stylistiques, vous n’y changerez rien. N’essayez pas. Regardez-vous, relisez-vous en face. Acceptez et faites votre œuvre.

Nos mains peuvent agir, c’est vrai, sur les matières et le désordre qui pullulent ici-bas, mais nous ne pouvons en nourrir aucun orgueil. Elles ne font qu’onduler dans l’incommensurable mouvement du réel qui, avec ou sans nos gestes, poursuit sa danse perpétuelle et absurde. Pourtant, rappelez-vous : chacun de nos gestes est une grâce que nous accorde sans raison le hasard. Vivre n’a aucun sens. Écrire non plus. Et le secret le mieux gardé de ce monde est que le monde ne cache aucun secret. Dans ces conditions, écrire ne peut rien dévoiler.

Lorsque vous comprendrez cela, ou plutôt lorsque vous le ressentirez (car il ne s’agit plus là de votre insigne intelligence), vous voudrez certainement arrêter d’écrire. Si vous êtes un écrivain, vous continuerez malgré vous.

Imaginez-vous ivre de vin et de lumière un jour d’été, ivre au point de désirer tout à coup échapper à votre ombre, au point de penser que vous pouvez y parvenir, au point d’essayer toutes les postures possibles pour fuir cette ombre, pour la décrocher de vous et, malgré toutes les postures, votre ombre serait toujours là, tâche intangible, bête plate et noire agrippée à vos pieds, calligraphie de corps et de soleil. Ce n’est qu’à midi, droit sous l’empire éclatant du zénith, que vous pourrez vous y soustraire, ou bien aux confins de la nuit la plus noire, nue de lune et d’étoiles. Si vous êtes écrivain, votre écriture est constituée de la même substance, de la même encre que votre ombre. Lorsque vous ne la distinguez plus, c’est qu’elle s’est confondue pour un temps avec vous. C’est qu’elle rumine à l’intérieur de votre chair.

Ainsi va le désordre des choses, mon ami. Suivez-le en riant, si cela vous est possible. Et, surtout, écrivez. Vous laisserez peut-être, par hasard, une phrase, une phrase qu’un homme à venir se répétera inlassablement lorsqu’il n’aura plus rien d’autre pour nourrir l’espoir face à la perspective intolérable de vivre. Écrivant ou écrivain, vous ne pourrez jamais servir mieux nos frères.

Frédéric Sorgue

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  1. Au titre j’ai pensé à Rilke…

    A le lire, j’ai pensé à beaucoup de choses qui éloignent toutes de l’écriture mais y ramène par des détours retords. Car je suis d’accords avec vous sur « l’inexistence des choses réelles sans le pouvoir des mots pour les nommer ». Nous ne pouvons comprendre ce qui nous entoure qu’avec les mots.

    Pour finir, une dernière citation, je ne sais prendre que la réalité des autres, la réponse de Beckett quand on lui à demandé pourquoi il écrivait « Bon qu’à ça »

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