Frédéric Sorgue

Paradis perdu

In Mauvais esprit on 8 mars 2012 at 10:33

Lorsque, aujourd’hui, je retrace l’éclosion de la conscience dans mon corps d’hominidé, lorsque je la retrace avec pour outil cette conscience même, je vois se dérouler sous l’œil de cette conscience – son principal outil – le trajet d’une forme de folie. La forme de folie majoritaire.

Lorsque je suis devenu conscient, lorsque, encore enfant, la conscience s’est déployée à l’intérieur de moi, très lente explosion qui s’effondre sur son centre tout en propageant son cercle de souffle au rythme des années de croissance et des illuminations, à l’envers de ma peau, dans cet espace de viande et de rêves muets, lorsque la déflagration a touché dans la matière du monde la sphère des autres consciences, alors je suis devenu un être humain.

Devenir conscient était une expérience sensible. Je me souviens encore de la souffrance, de la souffrance physique, de la souffrance nerveuse, psychique, des jours qui se sont soudain mis à goutter, à crisser, à s’abattre, des nuits qui se sont dilatées dans le silence jusqu’au vertige, et du précipice de l’avenir qui s’est dévoilé devant, et du pressentiment d’un autre précipice qui se formerait derrière.

J’étais plus vaste que mon corps. J’étais prisonnier de ce véhicule de chair et d’ossements, et, vers moi, vers cette enveloppe qui s’éclairait, convergeaient soudain, avec l’éclosion de la conscience, toutes les forces qui traversaient le monde – ou je ne faisais que les découvrir, les voir s’extraire de ma gangue d’ignorance, et je croyais qu’elles développaient une intention vers ce miracle de mon esprit. Toutes les forces du monde me traversaient et toutes les questions : qu’y avait-il de l’autre côté de la planète ronde ? qu’y avait-il dedans mon ventre ? qu’y avait-il après le ciel ? Je pressentais partout la même chose, la même matière, la même maçonnerie de particules et toujours la même lézarde obscure qui irradiait.

La conscience est une blessure. Une plaie qui s’élargit dans la chair de l’esprit, une plaie qui distingue, sépare et brise à jamais l’harmonie de cet univers qui semble éternel, cette très ancienne région des débuts où l’espace et le temps, les sensations et le monde, tout et moi-même sont à jamais confondus.

La faille croissait du centre de l’explosion qui, elle, ne croissait plus. Par ces lèvres entrouvertes passaient une odeur presque d’église, une musique envoûtante, quelque chose d’incompréhensible et de simple à la fois, quelque chose d’inévitable et que je ne pouvais cesser pourtant de désirer. Enfant, derrière l’ouverture, cette indéfinissable chose prenait la forme d’une cohorte de monstres de dessins animés, ou de démons déchus du ciel. Alors, enfant, j’aimais les héros et je priais dieu très fort.

Passer le pas, vaincre le seuil, plutôt suivre le courant qui a mené jusque là, ne pas avoir le choix, ignorer ce qui se produit, devoir grandir parmi les cercles du monde, aller vers… J’avais peur pourtant, peur d’avancer, peur de rester, envie aussi, d’une envie qui annule la peur, qui abolit même son souvenir.

Mon royaume, ma terre mère, je me rappelle ton climat perpétuel, dans les enchantements de tes perspectives aplaties, quand je ressentais la parole des animaux et le chant des plantes, sous le sourire de l’atmosphère, et que tu portais mes pas, mon pays bienveillant, et que tu nourrissais mon organisme dépourvu de mémoire propre, j’étais ce petit singe heureux qui apprend à marcher.

Il me faut beaucoup d’effort pour extraire cette gangue de la roche mémorielle mais, lorsque je la tiens, c’est une vague de sensations fanées qui se ravivent et me sillonne comme un courant. J’ai été heureux de toute mon incarnation. Paradis perdu, c’est dit communément, avec l’humilité de ceux qui n’oublient plus qu’ils vont mourir, paradis perdu comment pourrais-je à nouveau te perdre ?

La conscience s’est diffusée, s’est installée en déchirant. Je suis devenu deux avec lenteur, bien avant d’apprendre l’arithmétique, dans une douleur de plus en plus délicieuse.

Il m’arrivait pourtant de me réveiller le matin en espérant que cette fièvre enivrante soit passée et que je sois redevenu normal : je me levais et, tout en faisant les gestes quotidiens, je guettais l’instant où la doublure allait surgir, où j’allais me doubler moi-même et m’apercevoir brutalement avec netteté, sans comprendre que, par ce guet, la machinerie s’était déjà enclenchée. Et puis la glace de la salle de bain me renvoyait ce reflet étrange qui était moi.

Un jour qui reste dans la montagne à souvenirs, je me suis vu agir tout en agissant, je me suis vu faire ce que j’étais en train de faire, comme on se voit dans les cauchemars et tout fut brisé. J’étais deux définitivement. Deux dans un théâtre que la grande majorité des autres avait décidé de nommer réel.

Frédéric Sorgue

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