Frédéric Sorgue

Alzheimer la chance

In Mauvais esprit on 9 février 2012 at 9:59

L’âge n’a rien à nous apprendre.

Qu’elle revête l’apparence de la sagesse patriarcale, ou celle de la vitalité du senior riche de temps libre, la vieillesse n’a rien à nous donner. C’est une perte, une suite incessante de minuscules pertes, un très lent dépérissement, la fin des premières fois, l’invisible crue des dernières. Panorama qui rétrécit, dépouillement de la superbe, on glisse vers le moindre. On vieillit. On déchoit.

Très vite, au début de la vie, le cercle de notre conscience croît. Nous gardons tous le souvenir des éblouissements de l’enfance lorsque, tout à coup, le monde s’éclairait plus loin devant nous. On l’explore un peu moins de 20 ans et puis le cercle se resserre. On peut maintenir un temps sa surface, l’appétit et la performance de vivre absolument ouvert aux divers flux du monde, on peut le faire notamment grâce à la culture ou aux voyages, puis c’est la raison même de cette tentative qui dépérit. Vieillir n’a rien d’un accomplissement. Vieillir, c’est être lentement dépossédé de soi-même.

Les anciens et les romantiques disaient juste en comparant ce processus à celui des saisons. Sinon qu’il n’est pas question de cycle pour nos organismes individuels. Le long de notre parcours, il n’y a qu’un seul printemps.

La somme de nos expériences s’amasse dans notre système mémoriel : voilà, si l’on y tient, le seul gain de l’âge. Ainsi il nous est possible de gagner un peu sur le temps, en évitant les écueils que notre expérience nous signale. Surtout, cet amas de souvenirs confère à nos existences absurdes une autre dimension, celle de la profondeur. S’il réduit, le cercle de notre conscience prend cependant du volume. Il gagne en densité. A un certain âge, il nous arrive, si nous sommes assez attentifs, de ressentir notre esprit comme ayant la forme d’une sphère.

Avec cette dernière évolution de l’âge apparaît généralement, surtout chez les êtres les plus matérialistes auparavant, la tentation de la transcendance. On se retourne vers Dieu, Allah et Compagnie, on veut voir dans l’univers une grande architecture, on brûle de l’encens en souriant à Bouddha ou on mange macrobiotique en imaginant que l’on pourrait un jour vraiment voter Vert. On croit devenir une espèce de sage et on est prêt à dispenser notre sagesse toute neuve à qui voudra bien. En fait, ce qui nous guette à ce tournant, c’est la maladie.

L’entassement excessif d’informations enregistrées dans notre mémoire dérègle de façon définitive notre comportement. Il est rationnellement impossible de déduire une règle précise de cette somme d’expériences aux causes infiniment différentes et aux conséquences incomparables. Ce que nous prenions pour le gain de l’âge, la fameuse expérience, se retourne contre nous et révèle sa cuisante vérité. Il est impossible de savoir quoi que ce soit, le temps ne nous a rien laissé. Pour cacher notre désorientation et notre défaite, nous figeons nos comportements dans l’habitude, et nous nous mettons à rêver de la répétition du même jour sans emmerde jusqu’au terme de notre souffle. Notre conscience n’est plus qu’un point. Nous ne voulons surtout plus bouger.

De ce point de vue, la maladie d’Alzheimer apparaît brutalement comme une chance…

Frédéric Sorgue

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